— Quand je vois de ces osiers-là, exprima-t-il comme pour lui-même, ils me font songer aux verges de la Flagellation…

Pauline, tout étrangère qu’elle fût à l’histoire du Christ, comprit de quelle flagellation il se souvenait. Deux semaines plus tôt, elle eût taxé de folle son idée ; aujourd’hui, elle désirait saisir le pourquoi d’un tel rapprochement. D’ailleurs, la solitude et le vent glacé, la réflexion brillante de la neige portaient son cerveau à un état de clairvoyance où ses lourds préjugés se dissipaient.

— Vous êtes étonnant, fit-elle. A quoi bon chercher de la souffrance, même dans les plantes qui ne souffrent pas ?

— Elles souffrent une peine confuse, reprit, avec animation, Julien, le deuil du premier Paradis, l’attente de la gloire et de la paix dernière. Toutes les créatures ont sur elles le signe de la Passion, puisqu’elles sont l’œuvre du Verbe fait chair et crucifié par consentement depuis l’origine des siècles. Mais nous, nous savons qu’Il souffre, et à cause de nous. Supposez-vous chrétienne, chrétienne totalement — non comme moi qui sais ce qu’il faut faire et ne le fais pas, — chercheriez-vous dans cette vie autre chose qu’un miroir de la Rédemption ?

— Tout est là, dit Pauline, vous admettez la Rédemption ; moi, je ne puis pas. L’innocent pâtir pour le coupable, c’est horrible, c’est monstrueux ; vous adorez un Dieu féroce, avide de sang, et, ensuite, un Dieu qui se laisse torturer et qui meurt comme un misérable, pour payer une faute commise contre lui, Dieu. La contradiction me révolte…

— Ah ! protesta Julien d’un ton d’affectueux reproche, vous n’avez guère le sens de l’amour. Est-ce que les hommes ne sont pas tous un seul homme ? D’innocent, il n’y en a point. J’ai moi-même une faible expérience de la douleur ; mais je sais que je vaux peu ou rien. Voilà pourquoi nulle injustice ne me heurte dans les calamités qui pleuvent sur le monde autant que ces flocons de neige sur nos têtes. Si j’étais un cœur moins tiède et puéril, je voudrais expier pour ceux qui ont le plus mérité de souffrir. Dieu seul aime absolument, comme Il est juste absolument. Dans l’abîme où se joignent la Justice et l’Amour, vous ne pénétrez pas, moi non plus, ni personne ; c’est le mystère des mystères. Mais le péché et la douleur sont des faits ; la Rédemption aussi, et un fait, sans lequel les deux autres rendraient l’existence incompréhensible…

— Il s’agirait d’abord de prouver, objecta Pauline, que le péché n’est pas un mythe.

— Alors, intervint Edmée d’une manière pétulante, vous ne péchez jamais ? Vous avez de la chance !

— Et vous, quels crimes pouvez-vous bien commettre, exquise et bonne comme vous l’êtes ?

— Oh ! moi ! reprit Edmée, sans trop de contrition dans l’accent, du matin au soir je pèche. Au moment où je me lève, j’ai la paresse de me lever ; pendant que nous disons la prière, je me dissipe vingt fois par minute. Si je déjeune avec du pain rassis, je soupire à l’idée d’une brioche. Je sors ; les glaces des devantures me renvoient la silhouette de ma personne, et je n’en suis pas mécontente, je lis dans les yeux des passants qu’on me trouve bien. Vous avez tort de me croire bonne ; je me prive rarement pour les pauvres, j’ai une langue pointue ; quand arrive un ennui aux gens qui ne m’aiment pas, mon premier cri, si je ne me retenais, serait : Tant mieux ! etc., etc… Peut-on savoir tout le mal dont on est capable ?