Pauline se mit à rire : en cette confession elle ne démêlait que l’enfantillage de scrupules dévots, superficiels du reste, puisqu’Edmée les énonçait aussi cavalièrement. Il lui était difficile d’atteindre une âme catholique de moyenne espèce, formée aux minuties de l’examen de conscience, et familière avec les sacrements, choyée dans le giron de l’indulgente Église, où, sachant le pardon à sa portée, elle se tourmentait peu de ses faiblesses.

Ils descendirent en silence au pli d’un mamelon qui les abrita du vent. La neige continuait à tomber d’une chute impétueuse et molle ; les bois, sous cette toison grisâtre, perdaient leur couleur brune d’écorce de châtaigne ; Pauline, malgré la cuisson de l’air froid sur ses joues, se figurait marcher dans une chambre tendue de ouate.

A la fourche de deux chemins, le long d’une pente, les toits d’un hameau parurent ; une vieille femme en venait, sa hotte aux épaules ; elle présentait un profil sec et fin, sans caractère comme sans vulgarité, effigie usée d’un ancien type rustique. Edmée, d’un signe de tête, lui dit bonjour ; la vieille, au lieu de répondre, baissa le nez par maussaderie.

— Nous ne sommes plus au temps, dit Julien, où le salut des paysans faisait les routes hospitalières même aux inconnus qu’ils croisaient. A présent, les maîtres, savez-vous comment ils les appellent ? Les créanciers. Lorsqu’ils nomment, ici, tout près, la comtesse du Frénoy, ils disent tout court, à la façon des sans-culottes : la Frénoy.

Les vastes communs d’une ferme antique tranchaient parmi des masures ; le pignon moussu d’une de ses mansardes pointait hors de la neige ; une lucarne se couronnait d’un fronton triangulaire, pompeux et d’autant plus baroque qu’au-dessous s’appuyait une fruste échelle dont les échelons étaient noirs de purin.

Edmée apprit à Pauline que cette ferme dépendait jadis du Frénoy, et, indiquant à l’ouest le château invisible derrière les futaies, elle narra de son histoire un épisode attendrissant.

Il appartenait, vers la fin de la Restauration, à un certain marquis de Subligny, lequel avait fricassé son bien dans de sottes aventures, et dut laisser vendre avec son mobilier la maison de ses pères, mais se réfugia non loin, dans une bicoque, seul en compagnie d’un vieux domestique. Celui-ci nourrissait son maître de la culture d’un jardin et des économies faites sur ses gages d’antan. Le marquis, cependant, se mourait de consomption et du chagrin d’avoir gaspillé sa jeunesse. Quand les acquéreurs du château connurent son triste état, ils lui offrirent en sa propre demeure l’hospitalité. On lui réserva le plus seigneurial des appartements, et, là, entouré de ses meubles, de tout ce qui perpétuait les fastes de sa famille, il s’en alla d’une fin douce, dans l’illusion d’être encore le maître de céans.

L’anecdote toucha Pauline plus qu’elle ne l’eût fait en d’autres lieux. La mélancolie qui tombait sur la campagne muette où le jour semblait déjà moribond lui insinua une sympathie lointaine pour l’inconnu dont elle écoutait la légende. La communauté d’un sentiment fugitif, à son insu, la rapprochait davantage d’Edmée et de Julien.

Julien voulut regagner la plaine en coupant au milieu des terres. Il ne s’y décida point sans consulter Pauline dont les chaussures un peu minces courraient quelques risques dans les sillons comblés de neige. Elle se moqua de l’avertissement, se prétendit infatigable. Ils s’avancèrent donc hors des chemins frayés. La bise, maintenant, leur jetait contre le visage des poignées de flocons, qui, se figeant au bout de leurs cils, les aveuglaient à demi. Par endroits, ils arrachaient avec effort leurs pieds de la neige profonde : Pauline ne sentait plus la pointe de ses orteils ; elle soutenait pourtant son entrain. Julien se rendit compte qu’elle et Edmée auraient peine à s’en tirer jusqu’à la grand’route ; il leur proposa fraternellement à toutes deux son bras.

Pauline le prit d’un geste réservé. Mais, comme elle bronchait au creux d’une ornière, elle serra fort la manche de son guide dont l’appui nerveux la maintint d’aplomb. La vigueur de Julien se communiquait à sa volonté, atténuait sa fatigue. Les champs, au crépuscule, s’amplifiaient et paraissaient avoir perdu leurs horizons ; cependant ils découvrirent une ferme solitaire près de laquelle se hérissaient en ligne des poiriers, « pareils, sous la neige, dit Edmée, à des porte-cierges, quand de la cire y a coulé ».