D’ailleurs, ajouta-t-il, même extérieurement ses journées étaient si pleines ! Le matin, après sa messe, et son ménage fait, il travaillait une heure son potager, quoique le sol n’en valût rien, la craie sortant à fleur de bêche. Ensuite, il s’adonnait à un ouvrage de théologie, un grand catéchisme historique qui exigeait d’énormes lectures. L’après-midi, il s’en allait voir ses paroissiens, ceux des hameaux distants, où, depuis une génération, pas un prêtre ne s’était montré ; il choisissait les jours de pluie et les temps affreux, sûr d’atteindre les gens au logis ; et ils osaient moins alors lui fermer leur porte.
Les rebuffades ne l’effrayaient point ; la veille, entrant pour la première fois chez une paysanne, il s’était présenté comme le nouveau curé. « Qu’é qu’ça m’fait à moi ? » Telle fut sa réponse ; et elle lui tourna le dos, partit dans son étable. On l’avait prévenu que, sil pénétrait en de certaines fermes, sa visite aurait pour les tenanciers l’allure d’un défi à leurs opinions ; ils lâcheraient leurs chiens contre lui. Il s’y était rendu quand même ; les chiens l’avaient laissé tranquille ; mais, à l’aspect de sa soutane, comme à l’approche d’un sorcier ou d’un lépreux, maîtres, domestiques, enfants s’écartaient, on touchait du fer, on se cachait avec une sorte d’horreur superstitieuse. D’autres le repoussaient, parce qu’ils avaient des tares dans leur vie, une femme notamment dont ses voisins racontaient qu’elle avait empoisonné en son berceau son fils unique. D’autres l’accueillaient, l’invitaient « à prendre un verre » ; néanmoins, il ne pouvait leur parler que du « bestial », des récoltes, de la santé des enfants ; dès qu’il en venait à la religion, tous prenaient un air stupide. Un point surtout les ahurissait, c’était qu’ils fussent capables de péché.
— Des péchés ! se rebiffait un vieux moribond ; mais, monsieur, je puis lever la tête, j’ai toujours été un honnête homme.
— J’en ai bien, moi, des péchés, répliqua l’abbé Jacques.
— Vous en avez ! Eh bien ! c’est du propre ! Pourquoi alors que vous vous êtes fait curé ?
Pauline, en écoutant ces propos, se souvint de ce qu’elle-même avait ressenti à la venue de son oncle ; et elle eut presque honte d’avoir partagé les préventions de rustres imbéciles. La figure du prêtre, laminée par les jeûnes et la contention intérieure, exerçait sur elle un prestige que, pour l’instant, elle se plaisait à subir. On eût dit qu’un pouce surhumain, appuyant sur ses joues, y avait creusé deux trous d’ombre, pour faire saillir plus fortement ses os d’ascète et renfoncer la pointe de son regard. Ses doigts, qui se joignaient, puis se séparaient tout d’un coup, accusaient le fond de violence nerveuse qu’il s’appliquait à réfréner ; mais une paix transcendante, indéfinissable flottait autour de sa personne : Pauline se voyait inférieure à lui, et cependant elle n’en souffrait pas ; elle trouvait plutôt dans cet abaissement la délivrance d’un malaise obscur.
— Quand le temps est beau, continuait-il, je m’en vais à travers champs, je lis là mon bréviaire ; je tâche de joindre les hommes au travail. J’ai conquis l’amitié d’un berger natif du Morvan ; il mène le long des communaux ses deux cents moutons et ses deux chiens, et il vit, tout le jour, dans le silence, appuyé sur sa houlette. Nous sommes faits pour nous entendre… Le soir, je me remets à mon ouvrage, puis je retourne à l’église. J’en ai besoin ; voyez-vous, il y a pour le curé de Druzy, comme pour bien d’autres, des heures très douloureuses. Je ne parle pas des affronts que je dois avaler comme de l’eau, des mourants qui me ricanent au nez, du maire que je croisais, dimanche, escorté de son conseil, allant faire un baptême civil, et il fallait voir de quel œil ces messieurs me regardaient ! Mais lorsque je songe que, sur six cents âmes à moi confiées, j’en atteins une vingtaine au plus, je voudrais, pour dompter ces endurcis, le pouvoir des miracles, je sens mon indignité écrasante, et parfois je m’étonne que les pierres de mon église ne crient pas avec moi vers Dieu leur désolation.
— Oh ! je vous comprends, exprima Julien, touché par l’accent de cette confidence. Moi-même, qui ne suis qu’un écervelé, j’ai, par moments, de ces idées-là, il me semble que des prodiges d’expiration suffiraient à peine ; la terre, plus que jamais, a soif des saints et des martyrs…
— Mon oncle, fit Pauline et se levant, — car cet échange d’ardeurs mystiques où elle n’avait aucune part l’indisposait, — nous allons vous dire : Au revoir ; l’oncle Hippolyte se croirait perdu, si le dîner n’était pas servi à la minute où il l’attend.
— Attendez, je veux que vous emportiez quelque chose de votre visite.