Les heures passées avec Julien et son oncle ne suffisaient point à expliquer le changement qui s’était fait en sa vie secrète ; il y avait quelque chose de plus, un mystère qu’elle ne démêlait pas ; elle le sentait si bien qu’elle se disait : « A quoi sert de me défendre, si les impulsions doivent être plus fortes que moi ? » Puis son indépendance se rebella contre l’abandon de sa volonté :
« Je vais y mettre bon ordre, m’interdire de penser à tout cela. »
Mais, quoi qu’elle voulût, elle ne pouvait redevenir ce qu’elle était quinze jours avant, et il lui semblait que, devant un miroir, elle s’était brusquement découvert un autre visage.
Un soin extérieur la détourna de cet examen. M. Ardel, dès qu’il apprit la conduite d’Égalité, intransigeant sur la morale domestique, lui signifia qu’elle s’en irait dans la huitaine.
— Tout de suite, répliqua la bonne ; et elle monta faire ses paquets.
Pauline eut donc à sortir pour chercher une nouvelle servante. Il gelait plus dur que la veille ; mais le vent était tombé, et la neige des toits prenait sous le soleil une douceur d’hermine. Au moment où, debout sur le seuil, elle achevait d’ajuster ses gants, Julien passa dans la rue. La coïncidence était-elle l’effet d’une aimantation commune ? Pauline eut une surprise si forte qu’elle pâlit. Au lieu de la saluer simplement, il vint à elle, s’informa si la course ne l’avait point fatiguée, si le professeur était rentré sans encombre de Paris. Dans les mots rapides qu’ils échangèrent, elle connut plus de bonheur que dans le long contact de la veille. Elle n’en voulait rien laisser voir, tandis qu’une joie étincelante et victorieuse s’échappait des pupilles de Julien, faisait son teint plus diaphane et ses gestes plus délibérés.
Légère comme une brise, elle s’en alla, ressaisie par tout l’enchantement de ses espoirs :
« Il me dénie, rêvait-elle, le sens de l’amour. Je saurais bien aimer pourtant, si j’étais sûre qu’on m’aime ! »
Être aimée, voilà ce dont elle manquait, depuis que sa mère était morte. M. Ardel lui imposait son atmosphère de laboratoire ; à présent qu’elle avait respiré un air tonique, ses poumons ne voulaient plus s’en accommoder.
Elle le comprit plus nettement encore, le soir du même jour, durant deux visites qu’eut son père, celle de Mlle Total, professeur d’anglais, et de M. Flug, son jeune collègue de philosophie.