Mlle Total était une personne longue et raide, douée d’une démarche d’autruche, jaune de peau comme une noix sèche, toujours effacée sous des vêtements sombres, et portant jusqu’en sa manière de friper sa voilette sur ses bandeaux d’un gris morose le négligé spécial aux institutrices d’âge mûr. Son âme de célibataire se devinait macérée dans des aigreurs ; mais elle s’accordait plus d’une consolation. Respectée comme une femme d’élite, elle exerçait en son petit monde d’élèves un prestige qui allait croissant. Ses tâches lui plaisaient ; elle avait « la psychologie des corrections » et savourait à relever des solécismes au long des copies une jouissance jamais épuisée. Preneuse de notes infatigable, elle lisait prodigieusement ; son « intellect » présentait la grossière universalité d’un magasin de solde où on eût rencontré de tout, mais rien qui fût à elle. Au surplus, elle se croyait exempte de pédantisme, simple autant « qu’une bonne mère de famille », bien qu’elle eût intimement pour cette espèce un parfait mépris.
Elle jugeait M. Ardel « intéressant » et l’abreuvait de louanges qu’il acceptait, étant peu blasé sur ce nectar. Des conseils bibliographiques sollicités auprès de l’érudit les avaient mis en rapports ; à son tour, il se servait de la vieille fille pour des recherches accessoires, et, en récompense, l’avait conviée à prendre une tasse de thé.
Elle vint la première, trouva le professeur une cigarette aux lèvres, allant et venant par son salon. Il affectionnait cette vaste pièce aux anciennes boiseries blanches, où le canapé et les fauteuils d’un vert passé, les vases et la pendule Empire semblaient avoir conquis leur décor exact. Pauline n’avait encore allumé aucune lampe ; mais les flammes de la cheminée dansaient au plafond et le réverbère de la rue projetait à l’intérieur sa clarté crue que trois grandes glaces se renvoyaient étrangement.
Les incartades d’Égalité fournirent l’entrée en matière de la conversation. Mlle Total, qui inclinait au socialisme, opina qu’on devait se résigner à voir les prolétaires évoluer « vers une émancipation progressive ».
— En attendant, jeta Pauline sans amertume, ce sont nos provisions qui évoluent ; cette fille, je viens de m’en apercevoir, nous a emporté dans sa malle un kilo de sucre.
— L’esclavage, confirma M. Ardel, même pour les esclaves, avait du bon.
Mlle Total, le menton dans sa main droite, observa d’un air profond :
— C’est que l’enseignement populaire n’a pas encore donné tous ses résultats.
On sonna et Pauline s’empressa d’aller ouvrir à M. Flug ; elle le voyait pour la première fois ; aussi fut-elle étonnée de son aspect : gringalet, d’une pâleur glabre, les oreilles couvertes par des cheveux en filasse, son nez court coiffé d’un lorgnon, il gardait la tenue d’un étudiant bohème ou d’un cabotin sans emploi. Ses jambes grêles flottaient dans un pantalon trop large ; malgré la rigueur du temps il se dispensait d’un pardessus. Il ôta d’un mouvement ahuri, comique, son feutre bossué, et, introduit au salon, salua, comme l’eût fait un somnambule, Mlle Total qui répondit avec déférence.
Flug marchait entouré d’une célébrité excentrique ; de même que M. Ardel — et cette similitude de mésaventures les rapprochait, — dès ses débuts, à la suite d’une querelle avec ses chefs, il s’était fait reléguer dans un trou, mais avait pu s’en évader. Il se donnait comme anarchiste ; sa philosophie dépassait les hardiesses permises, exposant une sorte d’idéalisme radical, dont la bizarrerie assurait à ses livres un succès de curiosité.