M. Ardel, en le voyant arriver si maigrement vêtu, insista pour qu’il s’assît auprès du feu.
— Vous semblez croire, ricana Flug, que le froid existe ; pour moi, il n’existe pas…
— Oh ! pour vous rien n’existe !
— Rien ! c’est affirmer trop. La matière et l’esprit sont de vagues données de connaissance ; quelque chose devient-il en leur écoulement ? Nous ne savons.
— Vous ne nierez pourtant pas, réfuta Mlle Total, que la science existe.
— La science ! Vocable creux ! La science de quoi ? Les phénomènes, pendant que nous tentons de les fixer, se déforment ou sont dissous ; les lois se réduisent à des rythmes sans consistance ; le monde m’apparaît un flocon de vapeur qui s’irise dans le miroir de mes yeux mobiles…
Cet état de nihilisme bouddhique où le philosophe arrivait à se perdre, M. Ardel le jugeait tellement fou qu’il s’en fût amusé pour sa part comme d’un innocent paradoxe ; mais une confidence, tout à l’heure, l’avait éclairé sur les fruits de la doctrine.
— Qu’eussiez-vous fait, dit-il, à ma place, s’il vous advenait ce qui m’est advenu aujourd’hui ? Un de vos élèves, qui est aussi le mien, Pigaut, est venu me trouver après la classe et m’a tenu ce langage :
« Monsieur, pourriez-vous m’aider d’un conseil ? Je suis dans une passe lamentable ; depuis un mois, j’ai l’idée que le monde extérieur est faux, je comprends qu’il y a en mon cerveau une fausse notion de mon corps, de ma pensée, de tout ce qui est… » Et il accompagnait sa confession d’un regard implorant. Je l’ai d’abord tournée en plaisanterie, je lui ai pincé le bras :
« Voyons ! Sentez-vous que le monde extérieur est vrai ? »