— N’est-ce point pour dimanche, demanda M. Ardel, que les Rude nous ont invités ?

Elle tressaillit à sa question, fit un signe d’assentiment.

— Eh bien ! continua-t-il, je crois que nous n’irons pas. Je ne puis sacrifier mon après-midi, j’ai trop de travail.

— Comme tu voudras, répondit-elle, tout à fait maîtresse de ses inflexions et de son visage.

Elle n’en craignait pas moins que son père, sous un prétexte ou un autre, n’espaçât, puis ne cessât les relations nouées avec les Rude ; la possibilité d’un départ justifierait l’interruption d’une amitié dont il se méfiait.

Mais, le surlendemain, vers quatre heures, un coup de sonnette la fit courir à la porte et elle se trouva en présence de Julien, moins triomphant, plus grave qu’à leur dernière rencontre ; il venait voir le professeur, ayant quelque chose à lui proposer. Comme il connaissait déjà le cabinet de M. Ardel :

— Vous savez le chemin, dit Pauline, sans le conduire en haut.

Sa visite dura un assez long moment, et, quand il ressortit, elle entendit son père lançant d’un ton satisfait :

— Je vous laisse aller. A l’autre dimanche.

Elle se tenait au seuil de la salle à manger ; sur le vestibule flottait un jour vague d’où se dégageaient son buste calme dans un corsage blanc, ses mains claires et son front, la pulpe de ses lèvres qui semblait d’un rouge assombri. Elle regardait Julien descendre : sa cravate bouffait sous son cou svelte ; il balançait une canne à bec d’ivoire faite d’un jonc qu’il avait coupé dans les bois. Elle crut saisir en ses yeux la tendresse contenue d’une pensée qu’il taisait. Un instant il s’arrêta près d’elle, lui parla d’Edmée, laquelle était souffrante : une langueur mal définie l’opprimait ; elle ne mangeait plus, restait, des heures, frileuse et triste au coin du feu, et délaissait même son piano.