Mais Edmée, l’attirant, la remmena dans la chapelle où elle se fit passage impétueusement jusqu’au chœur. Celui des cloîtrées, derrière les barreaux épais de la grille, apparaissait rose, tant le jour qui tombait de deux fenêtres sans rideaux était vif sur les murs blancs, au-dessus des boiseries brunes. Le plancher miroitant répétait les lumières d’un petit autel, au fond de la salle où se dévoilait ce grand air espagnol de noblesse pauvre que sainte Thérèse légua aux Carmélites.

Déjà la procession rentrait, et les sœurs s’arrêtèrent en deux rangées ; les flammes paisibles de leurs cierges se continuaient, leur voile retombait sur leur face encline, et elles semblaient informes sous le lourd manteau d’où sortaient leurs mains pâles. Pauline eut cette idée :

— On dirait des mendiantes.

Et ces femmes étaient bien en effet les mendiantes de l’éternelle Compassion, les vierges sages veillant à la porte de l’Époux, dans l’attente de l’heure où Il les convierait aux noces.

Cependant, la novice s’était agenouillée contre la grille ; l’archevêque lui posa les questions voulues par la règle.

— Que demandez-vous ?

— La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la compagnie des sœurs.

Elle répondit d’une voix très calme, ayant, depuis longtemps, énoncé en son cœur ce qu’elle articulait devant les hommes. Ensuite elle sortit au bras de la prieure, sa paranymphe ; son père les regardait toutes deux s’en aller. On chanta en son absence le Psaume : In exitu Israel, et chaque verset vibrait comme le choc d’un glaive tranchant les liens de cette âme avec la terre corruptible. Elle revint, portant l’habit du Carmel, sauf le grand voile et le manteau que l’archevêque bénit en de longs oremus.

Pauline fut surprise qu’il ne mît pas dans ces prières plus d’émotion. L’impersonnalité des rites la dépassait. L’archevêque lui parut vieux, maussade : haut et lourd, avec des paupières mornes, un menton de galoche, une voix cassée. Les joues cramoisies, il suffoquait visiblement dans la chapelle trop pleine, sa mitre scintillante avait l’air de brûler son front, et le seul effort de lire le fatiguait au point que son grand vicaire, par instants, devait le remettre en bonne voie sur la page où il se perdait. Mais, dès qu’il eut achevé la liturgie, deux religieuses vêtirent la nouvelle sœur de la ceinture, du scapulaire et du manteau. Pauline fut touchée de cette toilette sainte, de la grâce des doigts prestes arrangeant les plis.

Au milieu du chœur un tapis de grosse serge était déployé ; la Carmélite s’y prosterna, les bras en croix ; les prêtres chantèrent le Veni creator ; puis l’archevêque commença un lugubre Pater noster, poursuivi à voix basse, de même qu’aux enterrements, tandis qu’on encense le cercueil. Une des sœurs jeta sur elle de l’eau bénite en silence. Pauline, se substituant à la nonne immobile allongée comme un cadavre sous un suaire, se représenta la révolte qu’elle-même eût éprouvée à mimer ainsi ses funérailles. Elle croyait impossible l’absolu d’un tel renoncement, et vaine cette parade de mort.