— Vous ne vous marierez pas ? s’étonna Pauline en la sondant d’un regard jusqu’en ses moelles.

— Ah ! mais non ! les hommes sont une trop vilaine espèce.

— Qu’en sais-tu ? répondit Mme Rude, qui éclata de rire.

— Vous, Pauline, reprit Edmée, vous avez ce qu’il faut pour le mariage, vous serez une délicieuse épouse.

— Pas plus qu’une autre ; mais, si je me mariais, j’aimerais absolument mon mari…

Tant de monde se pressait en l’étroite chapelle du couvent qu’elles eurent peine à s’y faire place. L’odeur des cires brûlant au-dessus de l’autel saisit Pauline d’une volupté confuse. Elle se haussa sur la pointe des pieds pour entrevoir en avant de l’assistance la novice, toute blanche comme une mariée, assise dans un fauteuil, avec un prie-Dieu et un cierge allumé devant elle, la tête inclinée profondément. Pauline la jugea grande et remarqua la maigreur pointue de ses épaules.

A la droite du chœur, un dais couvrait l’archevêque coiffé de la mitre, entouré de prêtres amples dans leur surplis. L’aumônier du Carmel, en chaire, achevait un sermon ; il exposait la puissance rédemptrice d’une pauvre cloîtrée sauvant un monde qui l’ignore et ne veut point d’elle ; il commentait aussi la devise que sainte Thérèse inscrivit sous l’épée ardente de ses armes : Zelo zelatus sum.

Pauline l’écoutait sans émotion ; ses yeux étaient attirés, à la gauche de l’autel, là où une grille noire laissait deviner une arrière-chapelle emplie de clarté, le chœur des religieuses dont elle ne voyait rien.

Il se fit un brusque remuement de chaises ; le sermon terminé, la novice se leva ; elle prit le bras d’un vieillard, un homme à la moustache rude, offrant la carrure d’un ancien officier, et se dirigea vers la sortie. Pauline la vit passer tout contre elle, baissant les paupières, laide, mais transfigurée par une jubilation douloureuse, inexprimable, tandis que le vieillard, son père, sanglotait. Légère et céleste, comme si elle ne touchait plus le sol, la fiancée du Christ gagna le fond du vestibule, près de la clôture, dont la porte s’entrouvrit. Les nonnes, dans leurs manteaux noirs, rangées derrière, un cierge à la main, l’attendaient en psalmodiant. Elle s’agenouilla devant les prêtres pour avoir leur bénédiction, puis elle embrassa sur les deux joues son père, ses frères, et ses sœurs, tous en larmes comme si, morte, ils l’ensevelissaient. Le silence était si poignant que, seul, s’entendait le son funèbre des baisers coupés par de sourds sanglots. Elle pénétra, sans se retourner, dans la clôture, se remit à genoux, baisa la croix qu’on lui présentait, et disparut à la suite de la procession où elle marchait la dernière, pendant que la porte se refermait pour ne plus s’ouvrir sur elle.

Cette cérémonie simple et déchirante bouleversa Pauline ; c’était un peu comme si elle eût assisté à un holocauste sanglant. Tout le pli païen de sa nature résistait à l’héroïsme de la victime qu’elle estimait égoïste et même barbare : pourquoi faire souffrir les siens, et pourquoi répudier les douceurs permises d’une destinée normale ?