« Pourtant, reprenait Pauline qui se blâmait de ses suspicions, j’ai tort de supposer Julien capable d’un mensonge. S’il n’est pas revenu, c’est qu’il avait des raisons sérieuses. Puis-je lui en vouloir ? Ai-je aucun droit sur ses faits et gestes ? »
« Oui, continuait-elle, durant l’orageux et rauque allegro ; mais devrai-je indéfiniment souffrir dans l’incertitude ? Et, quel moyen d’amener une explication ? Est-il sage de la souhaiter, si elle doit faire mon désespoir ?… »
La torpeur désolée du lento accabla son cœur malade. Néanmoins, tandis que le canon du final entrelaçait, comme le carillon d’un matin de Pâques, ses voix ferventes, elle se laissa rasséréner d’une joie presque liturgique. Elle-même chanta, « voulant, songeait-elle, faire plaisir à ces bons Rude », un air d’une cantate religieuse de Bach, celle pour tous les temps.
Quelques jours plus tard, Edmée vint la surprendre un matin, et arriva, pressant contre son corsage une botte de mimosas ; un oncle de Mme Rude qui habitait Toulon lui en avait expédié une caisse. Aussitôt elle ajouta :
— Julien m’a dit : « Tu devrais en offrir à Pauline Ardel », et maman a été, comme moi, tout à fait de son avis.
Pauline s’extasia de toucher ces fleurs que les vents de la mer avaient nourries sur un sol ardent ; le chrome clair de leur coton duveté évoquait l’ambre d’un ciel diaphane ; mais, surtout, elle respira dans leur haleine délicate et insinuante les sentiments qu’elle prêtait à Julien. Elle tria les tiges, les disposa dans des vases et, plus d’une semaine après, par ses soins l’odeur emmiellée du mimosa imbibait encore le salon. Pour la retrouver, elle s’y attardait plus longuement que d’habitude et réitérait ses exercices de chant avec une ténacité dont fut ébahi son père. Parfois elle se grondait de ses ivresses puériles :
« Cette attention ne prouve pas du tout qu’il m’aime… Je saurai bien, dimanche, si ce n’était qu’une attention. »
En effet, comme, cet après-midi-là, elle se trouvait chez les Rude, avant qu’on commençât à faire de la musique, elle et Julien s’approchèrent ensemble d’un tableau, le portrait d’une jeune fille en robe mauve, tenant un lis à la main.
— Ce lis, dit-elle, n’égale pas pour moi le ravissant mimosa d’Edmée.
Elle n’osait émettre un remerciement direct ; mais son sourire le proféra.