— N’en parlons pas, se défendit Julien ; le pauvre ne donne que ce qu’on lui a donné.

— Il n’est jamais pauvre, celui qui sait donner beaucoup avec peu.

— Dites plutôt qu’il est riche, celui qui, en recevant peu, sait avoir beaucoup.

Sa repartie aurait pu être déplaisante s’il ne l’eût commentée d’un coup d’œil brusquement idolâtre devant lequel Pauline abaissa ses paupières. Leur conversation ne dura point davantage, Edmée les ayant rejoints.

Pauline emporta comme une victoire le regard de Julien. Cependant, à réfléchir, elle conclut que, s’il éprouvait pour elle un penchant vrai, des scrupules et des objections l’en dissuadaient. Durant les mois qui suivirent, nulle imprudence amoureuse ne lui échappa ; il se contraignait dans les limites d’une sage amitié. Elle aussi se raisonnait, envisageait les difficultés d’un mariage où, entre l’épouse et l’époux, des heurts quotidiens seraient inévitables :

« Je ne conçois guère Julien se mettant matin et soir à genoux pour prier, allant à la messe le dimanche, et moi boudant seule dans mon coin. »

Elle sentait impossible le compromis dont vivent tant de ménages, lorsque la femme est croyante et l’homme indifférent. D’autre part, l’essor de sympathie qui l’avait passagèrement soulevée vers les confins d’une religion, ne tarda pas à fléchir. Elle acheta, pour quatre sous, à l’étalage d’un brocanteur, une traduction des Évangiles, et commença la lecture de Saint-Mathieu. Mais, faute d’un guide, le Livre sacré la scandalisa : dès les premiers chapitres, l’étoile des Mages et les songes de Joseph la mirent en défiance comme un conte de fées ; Jean-Baptiste, avec son vêtement de poil de chameau et sa voix qui rugit la menace « du feu inextinguible », lui produisit l’effet d’un sauvage Arabe fanatisant des foules. Dans la tentation de Jésus au désert, elle n’aperçut qu’un symbole vide de réalité. Et, prise d’un dégoût bizarre, elle s’abstint de pousser plus avant.

La venue du printemps lui fut une diversion : cet hiver interminable, tellement âpre que certains soirs, selon l’hyperbole comique d’Edmée, « les dentiers des vieilles dames, quand elles les ôtaient, devaient claquer de froid sur leur table de nuit », se fondit dans une soudaine tiédeur. L’air se fit doux comme un vêtement. La maison des Ardel possédait une étroite cour intérieure enclose par les murs des jardins proches. Un frêne et un acacia s’y entrelaçaient au-dessus d’un puits. Pauline s’égaya de voir sortir leurs premières feuilles. Les tilleuls du voisin lui appartenaient un peu, car ils laissaient retomber des frondaisons jusqu’à portée de sa main. Des pinsons qui les habitaient venaient sautiller sur ses arbres, ils descendaient sur son dallage picorer les miettes qu’elle leur réservait. Il y avait quelques pieds de terreau où elle sema des héliotropes et des violettes.

Aux heures chaudes elle s’asseyait là, brodait un chemin de table destiné à Mme Rude. L’oncle Hippolyte, devant elle, marchait à petits pas. Sur le toit de la remise, contre la lucarne découpée en demi-losange, une des branches de l’acacia remuait vaguement son ombre ; le soleil ranimait le vert des mousses au milieu des tuiles effritées. Elle entendait les jeunes filles d’une pension rire en jouant, jeter des cris aigus et, souvent, chanter des chœurs, un entre autres qui la charmait par sa mélancolie simplette relevée de vigueur : C’était Anne de Bretagne avec ses sabots

Malgré tout, elle se plaisait davantage à travailler près des fenêtres de la rue, dans l’obscure attente de voir passer Julien. Lorsqu’elle y venait, Armance, sa nouvelle bonne, mettait à une distance respectueuse sa chaise en face de la sienne, et tricotait ou raccommodait sans mot dire. Armance était veuve, et inconsolable d’un fils unique, qui, faisant son service à Auxerre, avait voulu sauter, une nuit, le mur de la caserne et s’était tué sur le coup. Sèche et menue, coiffée d’un bonnet noir, elle laissait lire en ses traits et sa contenance la dignité des douleurs muettes. Elle témoignait à Pauline un dévouement soumis et néanmoins presque maternel. M. Ardel l’estimait, bien qu’il la sût dévote et que le bruit de son chapelet, le soir, entre ses doigts, l’offensât comme une dissonance dans la maison.