Vers la fin d’une journée d’avril, toutes deux cousaient, la croisée entr’ouverte. De la rue, pénétrait, circulant avec une brise, l’acide exhalaison de l’herbe qui croît, mélangée au parfum des lilas. Des formes de passants se réfléchissaient dans les vitres, et Pauline y distinguait deux messieurs gantés causant auprès d’un portail, d’un ton bas, à la manière des provinciaux toujours inquiets d’être espionnés.
En ce moment, le pas vif et autoritaire de M. Ardel retentit sur la chaussée ; une autre voix d’homme, méridionale et grasse, ripostait à la sienne, fort cassante. Son interlocuteur et lui s’arrêtèrent un peu avant la porte. Pauline reconnut M. Galibert, le professeur de quatrième. Natif de Marseille, il offrait les dehors d’un commis voyageur aisé plutôt que d’un pédagogue : les joues opimes, les épaules larges, la barbe fleurie en éventail, la poitrine avantageuse où s’étalait un plastron rouge, les mains chargées de bagues ; il faisait miroiter le pommeau d’argent de sa badine et écartait ses larges pieds plats ; d’une loquacité incoercible, Galibert s’imposait par l’assurance de sa verve ; il prétendait protéger et morigéner tous ses collègues ; au reste, vantard et pleutre, « tirant » sans enthousiasme ses quinze heures de service par semaine, mais satisfait de soi, de son siècle et du gouvernement.
Il venait d’avertir M. Ardel au sujet d’un article paru le matin même contre lui dans une feuille locale ; on l’y incriminait comme « réactionnaire. », sous prétexte qu’en exposant à ses élèves la politique de Louis XIV, il avait justifié le pouvoir absolu.
— J’ai grand’peur, insinua Galibert, que cet article n’arrive simplement pour corser d’antérieures dénonciations anonymes. Vous espériez, n’est-ce pas, votre nomination à Versailles ? Pourquoi l’attendez-vous encore ?
(Ici Pauline fut tentée de se dire : « Tant mieux si elle ne vient pas ! » Mais elle refréna ce mouvement d’égoïsme.)
— Je veux vous parler en ami, continuait-il. Vous savez la formule, quand on s’occupe de vous : M. Ardel, il est à part.
— A part ! répliqua Victorien, je n’y serai jamais assez. Les tares d’un métier ne s’impriment que trop sur un mercenaire, comme l’usure du harnais sur la croupe d’un âne. Maintenant, qu’on me fasse blanc ou noir, en aurai-je un cheveu de plus ou de moins ? Je souffre suffisamment, croyez-le, des contraintes qu’il me faut subir. Je ne dis pas tout haut le vingtième de ce que je pense ; mais, quand je rencontre chez mes élèves un de ces préjugés primaires qui me dégoûtent, c’est mon devoir de les secouer.
— Nego, mon cher collègue. Un fonctionnaire ne doit pas avoir d’autre opinion que l’État. Et, puisque j’ai commencé, j’irai jusqu’au bout. Une chose vous fait du tort, votre liaison avec les Rude : vous passez pour calotin.
— Ça, c’est plus raide ! Sachez, monsieur, que je n’ai pas même fait baptiser ma fille.
Et, sans lui serrer la main, M. Ardel rentra en faisant claquer la porte.