A l’instant où il prononça la phrase : « Je n’ai pas même fait baptiser ma fille », les yeux de Pauline se croisèrent avec ceux d’Armance, aigus comme deux pointes d’aiguille ; la bouche ridée de la veuve se fronça d’une tristesse effarée ; puis elle se pencha vers son ouvrage pour cacher son émoi. Pauline sentit amèrement ce recul de la servante :

« Faut-il qu’elle soit bête ! »

Mais, à son insu, elle devint toute pâle de la révélation faite à un tiers sur sa personne ; jamais Victorien ne lui avait appris d’une façon précise qu’elle était une non-baptisée ; jamais non plus elle n’avait songé à lui poser la question. Six mois plus tôt, elle eût trouvé logique la conduite du professeur et ne se fût aucunement froissée de ce qu’elle avait entendu. Maintenant, elle s’en chagrinait, comme d’une humiliation publique :

« Le baptême en soi, ce n’est rien ; sur le front d’un homme ou d’une femme, cela ne se voit pas. Et pourtant c’est immense, d’adhérer, en principe, à une communion sociale… Mon père ne pensait qu’à lui, lorsqu’il m’en a exclue. »

Elle se leva précipitamment pour monter chez M. Ardel et provoquer une explication. Mais elle réfléchit que mieux valait attendre de s’être maîtrisée. Un moment plus tard, elle lui porta du linge qu’Armance avait blanchi, et, s’évertuant à rester calme :

— Je t’ai entendu, dit-elle, rentrer avec Galibert. Quel besoin as-tu de faire connaître à toute la ville que je ne suis pas baptisée ? Ce serait à moi, il me semble, d’en être informée la première.

— Bah ! Un détail sans importance. Je ne vois pas ce qui peut là t’ennuyer. Aurais-tu honte d’être émancipée ? J’ai mis d’accord mes actes avec mes convictions. Très peu l’osent, et quoi de plus simple ?

— Trop simple ! Tu m’imposais, dès ma naissance, ta volonté, sans savoir quelle serait la mienne.

— Tu deviens joliment raisonneuse. C’est justement pour la réserver, ta volonté, que j’ai agi comme j’ai agi. Ceux qui mènent au baptême les nouveau-nés n’engagent-ils pas leurs enfants dans une religion dont ceux-ci, avant d’être hommes, ne voudront plus ? M’a-t-on demandé, à moi, ma permission pour me baptiser ?

— En tout cas, il est inutile de le crier sur les toits et de me signaler comme un phénomène.