— Alors, tu n’as pas le courage de ton indépendance ? Va, tu n’es qu’une chiffe !

— Sois tranquille, répliqua-t-elle, je te prouverai que je ne le suis pas.

— Oui-da ! En quoi faisant ?

Elle ne répondit point et s’enferma dans sa chambre où elle pleura sans bruit, désespérément. D’elle à son père, en la chaîne invisible de leur affection un anneau était rompu ; et, ailleurs, nulle main secourable ne se tendait. Les Rude et Julien lui présentaient la possibilité d’un appui, mais inefficace ; comment leur confier sa détresse, alors qu’elle ne pouvait leur dire : « Je suis avec vous » ? Son orgueil, néanmoins, se raidit à reprendre une sérénité de surface, elle essuya le tour de ses yeux rougis, les lava, et redescendit à l’heure du souper.

Victorien, dans l’intervalle, s’était avoué qu’elle avait, en un point, raison contre lui :

« On doit interdire même les approches de sa vie intime au commun des gens ; les forts vivent sur un pied de guerre perpétuel, bardés d’une cotte de mailles, et montrant seulement leur bras droit, avec un bon glaive au bout. »

Ces aphorismes familiers, il s’en voulait de les démentir, et d’avoir saboulé, humilié sa fille ; mais il répugnait à s’excuser de ses violences. Il se contenta, au dessert, de lui offrir une promenade :

— Non, répondit-elle, je suis un peu souffrante ; je te laisserai aller.

Il fit quelque pas, de long en large, selon son habitude, en fumant sa cigarette. La sonnerie d’un cor arriva d’un jardin, puis se tut :

— Pourquoi cesse-t-il ? rêva M. Ardel à mi-voix. J’aime, comme disait l’autre, le son du cor au fond des bois ou même hors des bois. Je me souviens que ta mère et moi, les premiers temps de notre mariage, nous écoutions avec délices, les soirs d’été, des cors qui sonnaient le long des berges de la Saône…