Une fois de plus il dévoilait cette sentimentalité endolorie que couvrait un calus de sécheresse. C’était une façon de faire entendre à Pauline : Pardonne-moi et viens. Mais elle était trop bien sa fille pour ne pas ressaisir une supériorité en lui tenant rigueur de son algarade.
Il sortit donc seul à regret ; l’oncle Hippolyte se retira, et Pauline resta dans la salle à manger. La tête lui brûlait, elle rouvrit la fenêtre fermée pendant le repas et entrejoignit les contrevents. Elle se mit à broder sous la lumière, essayant d’engourdir sa peine par un travail appliqué. Au dehors, un homme passa, venant d’une lente allure, et fit halte en face de la salle à manger. Pauline comprit qu’on la regardait, elle crut avoir discerné la démarche par instants traînante de Julien ; mais, soit timidité, soit caprice, elle ne se retourna point pour s’en assurer.
Julien — elle l’avait bien reconnu — la contemplait de biais, assise près du tapis rouge de la table ; il voyait sa main droite, s’écartant d’une bande de festons que la gauche soutenait, s’arrondir, tirant l’aiguille et la poussant avec tranquillité. Son visage demeurait pour lui dans la pénombre ; autour de ses cheveux bruns s’enflait une clarté rousse…
Il s’avança plus bas dans la rue, mais revint en arrière, et repassa juste au moment où, s’étant levée pour clore les volets, elle les attirait à elle. Il salua presque gauchement, et s’éloigna, baissant le front, confus et transporté de savoir qu’elle l’avait vu.
Pauline eut une joie à défaillir, il lui sembla que son cœur s’arrêtait. Si elle avait moins aimé Julien, elle aurait joui de le surprendre en une posture de soupirant timide ; mais une seule idée l’emporta :
« Cette fois, j’en suis sûre, il m’aime ; et moi aussi, je l’aime, oh ! oui, comme je l’aime ! »
Elle s’élança dans l’escalier, vola jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; peut-être le découvrirait-elle encore d’en haut, sans être aperçue. La rue était vide ; au-dessus des toits pétillaient les feux des étoiles, les œillets des pelouses embaumaient ; une cloche limpide, la petite cloche de la cathédrale, battait à coups légers :
« Il est heureux, lui, de pouvoir bénir son Dieu ! »
Elle se souvint de l’unique obstacle qui les divisait ; cependant elle ne s’en tourmentait plus, tant le bonheur amplifiait sa force d’illusion : elle saurait assez comprendre Julien pour qu’il ne sentît point leurs dissidences, et, généreux comme elle le connaissait, il la chérirait pauvre en foi, mais non en amour.
« Quand on aime, les choses qui pèsent ne pèsent plus ; ce qui est amer devient doux. »