Lorsque son effervescence fut tombée, elle se représenta néanmoins une objection redoutable : la volonté de Julien ne suffisait pas ; ses père et mère donneraient-ils leur assentiment ? Alors surtout que la nouvelle serait cornée à leurs oreilles :

— La fille de M. Ardel, — croiriez-vous ? n’est pas baptisée.

Ses prévisions n’étaient que trop justes ; le colloque de Victorien avec Galibert se colporta chez les Rude. Elle n’en put douter, le dimanche suivant, à son entrée au milieu d’eux. Le charitable effort qu’ils soutinrent de ne rien changer à leur accueil dénonçait leur changement. Dans leur ton d’amitié se glissait une sollicitude compatissante et grave. Edmée avait perdu son habituelle exubérance. Pauline ne retrouvait plus en Julien l’amoureux contemplatif de l’autre soir ; son attitude était empressée, mais triste ; il avait dû s’ouvrir à son père de ses intentions, et recevoir des conseils sévères. Entre M. Ardel et lui une discussion s’aiguisa sur « la misère des temps modernes ». Julien ne pouvait la contester, bien qu’il nourrît la certitude de magnifiques résurrections futures ; toutefois il n’en admettait qu’une cause initiale : l’indifférence religieuse.

— Alors, argua le professeur, si le monde va de mal en pis, comme je le crois, mais après une Rédemption, comme vous le croyez, que devient l’œuvre du Messie ? Où est-il ? Que fait-il ?

— Vous demandez, repartit Julien d’une voix incisive, ce que fait à cette heure le Fils du charpentier ? Je vous répondrai : Il prépare le cercueil de Julien.

Edmée, au même moment, montrait à Pauline une minuscule statuette égyptienne en bronze verdi, figurant une femme, les jambes serrées dans « une jupe-entrave ». Toutes deux ne saisirent que les derniers mots proférés par le jeune homme ; une angoisse inexplicable se mêla au coup d’œil qu’elles échangèrent.

— Que racontes-tu, s’écria Edmée, de cercueil et de Julien ?

— Votre frère, expliqua M. Ardel avec une ironique amertume, me compare gentiment à l’empereur, son homonyme, et sans doute comme le chrétien de la légende, il prophétise ma mort prochaine…

— Dieu m’en garde ! protesta en riant Julien. C’est moi qui mourrai avant vous…

Inattentif à l’interruption, le professeur poursuivit :