— Un point cloche dans le rapprochement : Le Julien de l’histoire fut chrétien quelque temps, au moins d’apparence, au lieu que, moi, je ne l’ai jamais été. A l’âge de Marthe, j’apprenais du catéchisme comme de la mythologie. Ça me laissait froid. Oncques n’ai pu m’assimiler le surnaturel.
Marthe, à l’écart, habillait une poupée, et écoutait, de sa fine oreille, ces propos qu’elle retenait sans démêler ce qu’ils voulaient dire. M. Rude, pour couper net le débat, accorda son violon, et on exécuta un paisible trio d’Haydn. Victorien jugea bon d’observer ensuite :
— La musique rapproche autant que les dogmes séparent.
Rude remettait dans la boîte son instrument. Il répliqua, presque irrité du lieu commun :
— Mon cher, une épée tranchante, séparant bien ce qu’il faut séparer, est plus nécessaire qu’un violon ou des pinceaux. Mais je veux une épée dont la garde soit une croix ; la Croix seule rallie les âmes dans un amour indéfectible.
Au travers de ces disputes une cordialité se maintenait. Pauline, cependant, s’en retourna, convaincue que cette famille ne pourrait devenir sienne ; la phrase de M. Rude sur « l’épée qui sépare ce qu’il faut séparer » sous-entendait une admonition pour elle-même et pour Julien.
Dans l’inanité certaine de ses espérances elle retrouva une paix morne, faite d’un renoncement stoïque au bonheur ; mais le non-espoir, à dix-huit ans, excédait ses forces. Elle chercha quelqu’un, autour d’elle, qui lui fît oublier Julien. Des jeunes gens qu’elle rencontra dans une sauterie, chez le conservateur des hypothèques, la rebutèrent par leur vulgarité ; tous rêvaient une vie de petit travail et de petites jouissances aboutissant à ce port commode et plat, « la retraite ». S’ils songeaient au mariage, ils ne cherchaient qu’un « sac ». Auprès d’eux, la figure de Julien, absent, resplendissait comme celle d’un saint sur un vitrail, et, plus que jamais, elle se donna en désir à lui.
VI
Les vacances de la Pentecôte étaient proches ; M. Ardel, malgré la mauvaise humeur de l’oncle Hippolyte, décida que Pauline l’accompagnerait à Paris, où il comptait passer deux jours. Elle n’avait traversé Paris qu’en hiver, sous le crachin, dans la boue ; elle se défendait d’éprouver pour la grande ville l’attirance béate d’une provinciale qui n’a rien vu. Pourtant, la promesse du voyage l’exalta comme un philtre de joie qu’on eût versé dans ses veines ; elle comprit ce pressentiment, lorsque, la veille du départ, son père annonça :
— Rude et ses enfants y vont aussi, je les ai invités à déjeuner pour mercredi, et nous reprendrons le train ensemble.