Un soleil dur de juin accueillit Pauline entrant, vers deux heures, dans Paris. De la voiture découverte que prit M. Ardel, pour la conduire à « son » hôtel, près de l’Odéon, elle se complut, quoique étourdie par le tumulte, au spectacle des quais.
Sur le pont d’Austerlitz, des charrois s’engageaient, des attelages suants, dont les forts chevaux arrachaient du feu des pavés meurtris, et, glissant sur les rails, tendaient l’encolure, se roidissaient. Les jurons des charretiers, les claquements des fouets, la vapeur des tramways qui s’ébrouent, les trompes d’automobiles, les sirènes des remorqueurs rompaient le bruit d’océan des rues lointaines. Au milieu des fiacres et des piétons allant avec l’automatisme hâtif des foules impatientes, elle remarqua un vieil homme à cheveux blancs, tête nue, les rides du front gonflées et luisantes de sueur, qui tirait seul une charrette craquant sous des piles de chaises.
— J’aime, dit Victorien, voir peiner ce peuple autour de moi. Cet ahan sauvage, sous un soleil d’été, c’est beau…
Mais, en aval du fleuve grisâtre, que le soleil faisait bouillir comme de l’étain liquide, Pauline regardait les tours de Notre-Dame alléger l’horizon. Songeuses immobiles, tournées vers l’ouest et la mer, elles se haussaient en plein ciel, hors des haleines du sol et des fumées.
Ils longeaient le Jardin des Plantes, où on entrevoyait des bêtes dans leur parc, des gens assis dans les allées, des enfants qui jouaient. Une douceur biblique semblait habiter ces ombrages.
— Si nous vivions à Paris, exprima Pauline, je viendrais souvent là.
M. Ardel, au passage, lui indiqua une rue qui monte entre deux murs bas, déserte, sans maisons, sans un pouce d’ombre, meublée seulement, vers le haut, de quelques arbres poudreux.
— La rue Cuvier, fit-il ; quand j’étais étudiant, je la fréquentais dans cette saison et à cette heure, pour me donner l’illusion d’un site africain.
Pauline évoqua son père, à vingt ans, seul et lyrique, promenant sa silhouette sur le pavé torride ; et elle partit d’un bon rire :
— Quel original tu étais !