De l’hôtel il la conduisit au musée du Luxembourg qu’il n’avait pas revu depuis des années. Ils firent lentement le tour des salles ; Victorien trouva surtout l’occasion d’en critiquer les toiles ; sauf des portraits et des scènes de genre, que de choses misérables ! La banalité des nus l’écœurait ; il s’étonnait qu’on délaissât la grande peinture d’histoire.

— Rude déplorerait l’indigence de ce musée en fait d’art religieux.

Il accorda néanmoins à Pauline que le Christ en croix de Carrière « n’était pas mal ». Mais il ne pouvait souffrir la taie de brouillard que ce peintre tissait sur toutes les formes. Pauline, au rebours, acceptait le clair-obscur douloureux où Carrière rend palpable l’énigme des visages humains. Elle comprenait la femme qui sanglote dans son mouchoir, au pied de la croix.

— Celle-là, elle ne sait pas s’il est Dieu ; mais elle a pitié de lui, pitié d’elle-même ; elle me fait envie, cette femme !

Elle se rappela son aversion, à Sens, devant le vieux Christ de la cathédrale : comme son cœur et sa pensée, en quelques mois, s’étaient élargis !…

Le soir, après deux visites assez ternes chez d’anciens camarades du professeur, ils dînèrent, boulevard Saint-Michel, dans un restaurant proche du quai. M. Ardel revenait volontiers à ses gargotes de jadis. Le seul Paris qui existât pour son âge mûr restait celui de sa jeunesse.

Dans le va-et-vient anonyme, indéfini des passants, Pauline se demandait si elle ne reconnaîtrait pas Julien. Mais les figures vagues, derrière la vitre, sous le jour faux des reverbères, et qui s’effaçaient aussitôt, devenaient, en se multipliant, comme irréelles. Semblables à des lampes folles et fantastiques courant sans guide sur la chaussée, les phares des automobiles se croisaient. Elle éprouvait, de son premier contact avec Paris, cette lassitude qu’inflige la visite d’une énorme usine où le déchaînement de la vie mécanique assourdit toute réflexion.

Sa fatigue se dissipa, lorsqu’ils s’en allèrent, au crépuscule, le long de la Seine, par le quai des Grands-Augustins. Là, les bruits s’apaisaient ; un ciel immense, d’un vert brun, se regardait dans l’eau frissonnante où frémissaient les feux illimités des deux rives. Ils traversèrent un pont, et Victorien mena sa fille jusqu’à l’Arc du Carrousel. L’esplanade, par un tel soir, amplifiait sa majesté triomphale. Le Louvre, derrière eux, érigeait ses corniches augustes et noires. Devant, les lumières, en deux files parallèles qui s’incurvaient au loin, puis se confondaient, développaient une voie de splendeur jusqu’à l’Étoile, « jusqu’aux étoiles », s’écria Pauline enthousiasmée. Le simplisme de cette magnificence l’éblouit ; Paris semblait attendre un roi pour le fêter ; et le grondement des véhicules, à distance, roulait comme la rumeur d’une armée qui passe.

C’était tout près, dans la cour du Palais-Royal, que M. Ardel devait rejoindre, le lendemain, les Rude. A travers l’orchestre confus des bruits nocturnes, Pauline écoutait venir cette journée décisive pour son amour ; autour d’elle et de Julien qu’elle savait présent, toutes les voix de Paris n’étaient plus qu’un los d’hymen dans un brasier…

Le lendemain matin, elle laissa sortir Victorien seul et fit une toilette un peu plus étudiée qu’à l’ordinaire. Sa fenêtre donnait sur un coin sommeillant du Luxembourg ; la fraîcheur des arrosages éveillait les verdures vaporeuses ; des marchandes de fleurs circulaient.