Quand elle fut prête, elle s’examina dans l’armoire à glace, se concéda que sa robe gros bleu et son chapeau de paille relevé cavalièrement avec un nœud sombre seyaient à la clarté de son teint. Une décision rayonnante partait de ses yeux ; les lignes de ses joues et de ses bandeaux nageaient dans une sorte de halo vibrant ; elle s’en étonna, comme si la figure d’une autre se fût répétée en face d’elle.
Un grand moment lui restait avant l’heure du rendez-vous. Elle s’assit et tira de sa valise un petit livre qu’elle s’était imposé d’y mettre, la traduction des Évangiles ; elle le reprit à l’endroit où elle l’avait laissé, au Sermon sur la Montagne. L’accent d’une parole surhumaine, irréfragable, tinta aux portes de son âme ; mais, arrivée à la fin du chapitre, elle abandonna sa lecture :
— Où sont-ils, ceux qui suivent exactement ces préceptes, qui arrachent leur œil droit, s’il les scandalise, et donnent encore leur tunique, si on leur a pris leur manteau ? Je serais chrétienne, voilà ce qu’il me faudrait pratiquer. Non, ce sera toujours trop fort pour moi…
A midi sonnant, elle et son père arrivaient dans le jardin du Palais-Royal. La quiétude voluptueuse de ce lieu mélancolique ravit Pauline comme le présage d’une félicité romanesque. Elle aima ce silence à trois pas du bruit, les grilles dorées entre les colonnades grises, les boutiques d’orfèvres et de libraires où personne ne se montrait, et, au milieu, le jet d’eau neigeux dont les gouttes se brisaient dans la vasque brillante avec un murmure de soie froissée.
Mais, derrière les colonnes, elle cherchait avidement Julien ; il surgit tout d’un coup et, à sa suite, Edmée devançant M. Rude. Était-ce la stimulation de Paris qui l’émancipait de sa gravité ? Ou avait-il fléchi selon son désir la volonté paternelle ? Pauline lui retrouva son air dégagé, riant des premiers mois ; Edmée l’embrassa de toute sa pétulance, et M. Rude, en lui prenant la main :
— Que je suis content de vous voir, tonna-t-il, ma chère enfant !
Victorien leur proposa d’aller déjeuner au frais, sous les arbres, dans un restaurant des Champs-Élysées. Une voiture les y déposa ; Pauline voguait en une allégresse dont elle avait peine à contenir l’exubérance. Ils s’attablèrent sous une véranda, près d’un grand platane. L’ombre des feuilles bougeait sur la nappe, les rayons qu’elles distillaient semblaient couler dans les veines d’Edmée et de Julien, et Pauline lisait au fond de leurs prunelles que sa propre beauté s’avivait.
— Avez-vous remarqué ? disait M. Rude ; vers midi, l’Arc de Triomphe se colore de gris argentés, analogues à ceux des rocs, en Provence, le long des Alpilles. Les masses se volatilisent ; il n’y a plus que du soleil et des angles pour l’arrêter !
M. Rude était en verve ; il parlait de la salle qu’il avait enfin résolu de louer, rue Richepanse, à l’automne, où il exposerait ; et ce brave homme, jusque-là insoucieux du succès, presque heureux d’être obscur, insistait avec une candeur qui divertissait Victorien sur les assurances d’articles qu’il avait reçues de critiques notoires.
Pour Victorien, le résultat positif de son voyage, c’était de savoir que sa nomination à Versailles ne se ferait pas de sitôt. On le jugeait décidément un excentrique et un esprit « frondeur ».