Après le dîner, il tira de sa poche un livre mince cartonné en brun :

— Tiens, dit-il à Pauline, tu m’as demandé un Manuel de l’histoire des religions. En voici un ; tu y trouveras, sous une forme concise, les données les plus scientifiques.

Pauline en lut les premières pages ; mais l’auteur trahissait un parti pris si lourd de tourner à une négation du christianisme l’exposé de tous les systèmes religieux, qu’elle s’en méfia sur-le-champ, et l’effet de ce Manuel fut exactement opposé à celui qu’espérait Victorien. Elle revint aux Évangiles en partant de ce principe que, pour comprendre un livre où le miracle est à toutes les lignes, il fallait raisonner comme si le miracle était possible. Elle se proposait aussi de chercher une histoire de l’Église écrite dans un esprit d’équité. Julien pourrait lui indiquer un titre ; toutefois, quand le reverrait-elle ? Car, son engagement de ne plus aller chez les Rude, elle était résolue à le tenir, jusqu’à ce que son père, de lui-même, l’en déliât.

A l’improviste, elle rencontra sur le Mail Edmée avec sa bonne, Antoinette. Edmée venait d’avertir le médecin : Julien, depuis deux jours, avait dû se coucher, pris de vomissements et d’une fièvre intermittente ; les vomissements s’étaient arrêtés ; cependant il ne pouvait dormir, il souffrait d’une soif horrible accompagnée d’un petit hoquet et de douleurs abdominales ; on commençait à se demander si quelque maladie grave ne couvait pas dans ses organes.

Le lendemain, Pauline fit prendre par Armance de ses nouvelles ; il se croyait mieux et parlait de se mettre en route pour passer à Paris un examen. Mais, le vendredi soir, au milieu du souper, M. Ardel annonça :

— On est venu chercher Rude avant la fin de sa classe ; Julien, paraît-il, est très mal…

Il ne put dire cette nouvelle sans une tristesse dans la voix ; mais il dévisagea Pauline pour mesurer l’impression produite. Elle ne songea point à cacher son bouleversement ; ses lèvres devinrent blanches ; ses pupilles si caressantes se durcirent autant que celles de Victorien lui-même ; elle le fixa d’une manière qui exprimait : « Qu’attendais-tu pour me l’apprendre ? Ne sens-tu donc rien ? » Et elle garda un silence méprisant, comme devant quelqu’un qui ne comprenait pas sa souffrance.

— Nous irons tout à l’heure, reprit-il au bout d’un instant, voir comment il va.

Pendant le court trajet, avec le ton froid d’un médecin établissant un diagnostic, il articula des considérations sur la maladie probable de Julien : ce garçon vivait trop par les nerfs, pas assez par les muscles ; son mysticisme, s’ajoutant à son activité cérébrale, le consumait ; la croissance, les fortes chaleurs, tout aidait, « sur un tel terrain », les virulences infectieuses.

— Julien est vigoureux, répliqua Pauline, farouche dans son espoir ; si Dieu veut le guérir, les médecins ne l’en empêcheront pas.