— Êtes-vous bien sûre que, vraiment, une main vous ait touchée ? Non, ce n’était pas la mienne. Ce ne pouvait pas être moi. Et pourtant, cette concordance, ce rêve… J’en ai fait un autre, moins étrange ; se vérifiera-t-il aussi ?

— Lequel ? Dites-le-moi.

— Plus tard… Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité et qu’on ne reprend plus.

— Racontez-moi votre rêve ; si vous avez des secrets pour moi, c’est que votre amitié tient à bien peu.

— Dans huit jours, je vous le promets ; la première fois que nous nous reverrons…

Il s’était avancé vers la porte et posait son doigt sur la serrure ; il se retourna vers Pauline, la contempla d’un regard fou : son peignoir dégageait la fermeté de son cou marmoréen, une langueur affinait son teint pourpré ; les secousses de la veille avaient imprimé un cercle bleuâtre autour de ses yeux battus ; une larme se mêlait à l’eau vive de ses prunelles ; et toute sa beauté, franche, harmonieuse, s’offrait telle qu’un fruit plein de suc, prêt à mûrir.

Elle sentit obscurément de quel émoi vibrait Julien ; mais aussitôt il se dompta ; une limpidité fraternelle reparut en ses yeux.

— Soyez forte désormais, prononça-t-il avec gravité. Je veux qu’une femme soit une force dans ma vie. Et, Celui qui a passé près de vous, hier, pour vous sauver, ne le faites pas trop attendre.

Il lui prit la main dans les deux siennes, où le sang battait, et sortit d’un pas rapide.

Lorsque M. Ardel rentra, Pauline essaya d’interpréter sa contenance ; si M. Rude et lui s’étaient quittés sur des propos hargneux, sa figure aurait gardé les vestiges d’une agitation, son œil eût pris cette dureté absente, cette noirceur morne de basalte qu’elle connaissait trop. Au contraire il se montra détendu, presque affable ; il avait dû réfléchir qu’en malmenant sa fille il la rebuterait de lui et de ses idées. Jusque-là, il avait cru choyer en elle un miroir docile ; pouvait-il admettre qu’elle lui échappât ? Son mouvement d’indépendance l’avait indigné d’abord ; mais, n’étant pas sûr de le comprimer, il pensait en venir mieux à bout par la logique et la persuasion. De même, à l’égard des Rude, il jugeait sage de ne pas brusquer une rupture où il confesserait que leur influence lui faisait peur.