Victorien partit à l’heure de son cours ; sa fille et lui échangèrent leur bonjour habituel sans allusion à ce qui s’était passé. Pauline, avant d’envoyer Armance au marché, la chargea de commissions minutieuses ; elle aimait à commander et y trouvait en ce moment une joie singulière, comme un exercice de sa puissance de vivre.
Elle entra au salon, s’assit à son piano et chanta. Les volutes de ses vocalises s’unissaient aux reflets liquides que les vrilles de la treille ensoleillée remuaient dans les rideaux. Mais, bientôt, elle s’arrêta, reprise d’une pensée anxieuse :
« Pendant que je chante, mon père fait peut-être à M. Rude une scène irréparable. »
Un pas résonna sur le trottoir, on sonna ; étant seule, elle alla ouvrir ; c’était Julien ! Il rapportait à M. Ardel un livre que le professeur lui avait prêté, sur les Corporations au moyen âge.
— Je me sauve, fit-il, je ne veux pas entrer.
— Si, dit-elle, entrez un instant, il faut que je vous dise deux mots.
Il pénétra dans le vestibule : elle avait rougi, confuse de sa hardiesse ; mais il la mit à l’aise en parlant le premier :
— Moi aussi, j’aurais, non deux mots, mais un million à vous dire… Avez-vous souffert cette nuit ? J’ai rêvé de vous ; je vous suivais marchant dans une campagne, près d’un puits à ru, un de ces puits au fond desquels on entend bruire une rivière souterraine. La margelle du puits était basse ; vous regardiez au fond ; tout d’un coup, vous m’avez dit, d’un air triste et bizarre : Voulez-vous voir comme c’est simple d’y sauter ?… Vous preniez votre élan, j’ai crié, je vous ai saisi la main…
— Oh ! s’exclama-t-elle, votre main, je l’ai reconnue ; sans elle, je ne serais plus au monde.
Elle le mit au fait de l’explication acerbe avec son père, du désespoir qui l’avait étourdie et du secours tangible, mystérieux, dont la commotion lui demeurait présente. Il en parut frappé, plus encore qu’elle ne s’y attendait :