Le vent du rapide souleva sa robe, les marchepieds la frôlèrent, le sol tressauta ; la trombe de fer roula contre son visage, triturant les rails, écrasant les cailloux qu’elle faisait rebondir, et le dernier wagon s’enfuit d’un élan rigide, comme un obus lancé dans la nuit. Ensuite, ce fut un grand calme.
— Tu viens ? dit à sa fille M. Ardel qui ne s’était douté de rien.
Ils reprirent en silence le chemin du logis. Pauline, maintenant lucide, recomposait les instants de son désespoir. Il lui restait de cette crise la stupeur de l’avoir subie et une courbature indicible. Comment avait-elle pu perdre tout empire sur ses impulsions, au point d’être conduite à un acte qu’elle aurait, une heure avant, réprouvé et cru impossible ? Et qui donc l’avait sauvée de sa démence ? Car une main réelle avait pris la sienne, une main d’homme, maigre et brûlante comme celle de Julien, et ses papilles sentaient encore la pression des doigts impérieux. Elle s’humilia devant les Puissances invisibles qui prenaient en pitié sa personne chétive ; Dieu, parmi le frémissement de l’univers, voulait entendre battre son cœur de vivante, comme elle se souvenait d’avoir, à Paris, dans le tumulte d’une rue, mis près de son oreille sa petite montre, pour en écouter les pulsations.
Elle respira délicieusement l’air lumineux de cette nuit, la fraîcheur de l’eau, l’arome des foins coupés et des tilleuls.
« O Dieu, murmura-t-elle tous bas, soyez béni d’avoir fait le monde si beau. Puisque c’est votre volonté que j’y sois, je m’abandonne à Vous, menez-moi où je dois aller. »
Rassérénée dans sa tristesse, elle se coucha et dormit d’un somme jusqu’au soleil levant. Ce matin-là, elle reprit avec une douceur neuve le fil de ses jours terrestres. En s’habillant elle se plut à manier son linge, ses robes, tout ce qui lui rendait palpable la possession de la vie. Elle descendit revoir son « jardin » ; les pinsons pépiaient sur les branches du frêne ; le ciel ardent se mirait dans la rosée de l’herbe.
L’oncle Hippolyte, quand il vint déjeuner, lui remit deux louis d’or pour payer d’avance des chemises dont il voulait enrichir sa garde-robe.
— Mais pourquoi, mon oncle, vous pressez-vous tant ?
— Parce que, dit-il en se grattant la tête, c’est ennuyeux de payer, et une fois que c’est fait, on n’y pense plus.
Il y avait, dans cette saillie d’avare, une telle ingénuité qu’elle en rit.