— Puisque tu le prends sur ce ton, je ne mettrai plus les pieds chez les Rude ; tu comprendras alors qu’ils n’étaient pour rien dans mes idées.
— C’est tout ce que je te demande, répondit-il, soudain apaisé. Plus tard, quand tu seras majeure, si cela te plaît et si ton père est devenu inexistant pour toi, tu croiras à Lourdes, à la Salette, à saint Expédit, au Sacré Cœur, et à leurs grotesques boniments. Je m’en lave les doigts ; mais j’espère encore en ton intelligence. Bon sang ne doit pas mentir…
Leur querelle tomba sur ce mot ; cependant Pauline se désespérait d’avoir, de ses propres mains, étranglé son unique joie ; quelle folle bravade de s’engager à ne plus voir Julien ! D’autre part, les négations que l’ironie paternelle essayait de lui inculquer la tenaillaient d’un doute : si Victorien disait vrai, pourquoi vivre ? A quoi bon se traîner jusqu’au néant ? Oui, mais où trouver le Dieu qu’elle attendait ? L’effort d’une conversion lui semblait au-dessus de ses forces ; mais, si elle ne le tentait, la lumière possible ne se retirerait-elle point ? La veille, elle avait rouvert, au hasard, les Évangiles : ce verset brusquement s’était offert :
Je m’en irai, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché.
A présent, l’épouvante d’être délaissée sans retour et l’anxiété d’aller à un Dieu qui ne serait pas un Dieu faisaient en sa conscience une dure agonie. Une sueur froide lui venait aux tempes ; elle aurait voulu s’étendre sur les pierres de la route, fermer les yeux, ne plus rien sentir.
Ils arrivaient, près de la gare, au passage à niveau ; devant la barrière close, une grosse charrette à foin attendait. Un rapide était annoncé. M. Ardel entra en conversation avec le garde-barrière ; celui-ci se plaignait d’avoir du travail la nuit comme le jour, sans une heure de répit : « Autant vaudrait accrocher une ficelle au poteau, et moi après. » Il se mit à conter succinctement un terrible suicide dont son fils, employé à Laroche, avait été, quelques jours avant, le spectateur :
La femme d’un homme d’équipe était devenue la maîtresse d’un mécanicien ; ce dernier, un beau jour, lui signifia qu’il en avait assez ; pour le punir et lui donner du remords, elle se jeta, un dimanche soir, sous la machine qu’il conduisait. On la ramassa décapitée, en quartiers, on la porta dans un hangar, on mit une bâche sur elle, et on alla prévenir son mari. Il était ivre et ne voulait pas se déranger : « Ça lui apprendra à vivre », déclara-t-il en guise de lamentation funèbre. Il vint enfin, deux camarades posèrent le cadavre sur une brouette, l’emmenèrent chez lui. Pour leur peine, il déboucha une bouteille, se remit à boire avec eux. Ensuite, à côté de la brouette toujours chargée, il se jeta sur le lit et s’endormit.
« Cette femme, pensa Pauline, eut-elle tort ? Elle quittait un monde de brutes. Ce serait simple d’en faire autant… Mon père conclut qu’il aimerait mieux me voir morte. Que dirait-il, si je le prenais au mot ?… Oui, quand le train passera, un mouvement, et ce serait fini. Dans une minute, je saurais, je verrais face à face l’Absolu, ou bien, plus rien, le sommeil à jamais, dont personne ne pourrait plus m’arracher. Et Julien ? Il se consolerait, il prierait pour moi… »
Un des chevaux de la charrette secoua ses grelots, hennit. Pauline regarda autour d’elle : les poteaux du télégraphe se penchaient confusément, sous les étoiles rares que noyait le clair de lune. Une courbe infléchissait les voies ; elles s’en allaient, au delà des signaux, vers l’infini des routes nocturnes, et la terre les emportait, comme une ceinture d’acier, sur ses flancs, en roulant dans le vide noir illimité.
L’orage s’éloignait, une vibration assourdie de tonnerre expira ; mais un autre bruit croissait, d’abord mêlé au ronflement du barrage, puis furieux comme le fracas d’un torrent qui s’approchait. Du martellement des roues se détacha le branle précipité de la bielle ; et soudain, au tournant, les deux lampes éclatèrent, leur clarté s’étira sur les rails polis. Pauline ne voyait qu’elles et la crinière de feu se tordant avec des étincelles en arrière de la machine sombre. La tentation de mourir l’étreignit, comme si toute volonté succombait en son être. La frénésie d’une délivrance abolissait l’horreur de la mort. Elle s’était écartée de son père à quelques pas ; il parlait au garde. Elle le considéra une suprême fois, éleva ses yeux vers les étoiles, et elle allait s’élancer. En cette seconde, elle eut la sensation précise que quelqu’un lui empoignait la main, l’immobilisait…