« A supposer qu’il ait raison, en serai-je, comme il dit, plus heureuse ? »
Au contraire, la seule perspective de ne plus pouvoir espérer lui apparut intolérable ; et Julien n’était pas la cause exclusive de cette angoisse. Elle aperçut clairement en cette minute que le désir de croire s’étendait aux fibres profondes de sa substance, qu’elle en avait besoin pour vivre. L’ébranlement du choc reçu révélait jusqu’où il avait porté.
Après un instant elle reprit :
— Ce que pensera l’humanité dans un siècle, dans vingt, je l’ignore. Je veux du bonheur, le mien, un bonheur infini, oui, infini. Qui me le donnera ? Tu as beau dire, ils sont plus heureux que nous, ceux qui ont la foi. Ils croient savoir d’où ils viennent, où ils vont ; pour eux la mort ne compte plus ; ils ont eu Dieu dès cette vie, ils entrent dans l’autre avec la confiance de l’avoir éternellement.
— Ou d’être éternellement damnés ! ricana M. Ardel.
Et, s’échauffant d’une sorte d’enthousiasme ascétique :
— Le Paradis vrai, le seul, c’est celui qu’on se fait soi-même, le Paradis du labeur et de la pensée. Quand je suis abattu, je me mets au travail, et, peu à peu, ma tristesse se dissipe, je sens une effusion de lumière descendre en moi et d’abondantes délices y fleurir. Mais, toi, je me rends fort bien compte de ton état : notre intérieur ne te suffit plus, tu aspires à autre chose ; il faut que je te cherche un mari…
— Ne prends pas cette peine, répliqua-t-elle d’une voix frémissante : le mari, d’avance, est refusé.
— Ah ! fit-il avec une colère incoercible et appuyant ses phrases par des coups de tête doctoraux comme toutes les fois qu’il voulait implanter une affirmation, je ne me suis donc point trompé ! C’est Julien que tu veux, et, pour l’avoir, tu passeras sous les Fourches Caudines des prêtres. Mais dis-le-toi bien : le jour où tu iras à confesse, ce sera fini entre nous ; et, je serai franc jusqu’au bout, j’aimerais mieux te voir morte que bigote !
Exaspérée, elle lui cria :