— Je n’ai aucun motif de cacher mon amitié pour Julien ; et tu n’en as aucun, non plus, de sauter, à ce propos, comme un baril de poudre. Tu comprends, je suppose, qu’il n’épousera jamais une fille non baptisée…

— Aussi espère-t-il t’amener au baptême…

— S’il l’espère, il se trompe ; libre à toi de me juger stupide ; je ne le suis pas encore au point de suivre une croyance parce que quelqu’un me l’aura soufflée. Je conçois qu’on en ait une, mais seulement lorsqu’on cède à l’évidence d’une certitude acceptée par la raison.

— Mais, ma pauvre enfant, s’exclama-t-il, la raison est ployable à tout. Tu croiras tenir des preuves, quand tu seras le jouet de tes sentiments.

— En ce cas, si tu nies la raison, quel principe t’autorise à soutenir : Ceci est vrai, cela est faux ?

M. Ardel allait répondre ; mais, contre la grille d’un clos isolé, un énorme chien, à leur passage, se dressa en aboyant avec furie. Le professeur haussa les yeux vers le coteau ; sur l’échine d’un nuage des éclairs couraient comme des frissons, et des bouffées de vent qui se levaient rapprochaient les craquements sourds de la foudre. Pauline regardait sans joie la ville étalée à leurs pieds, espaçant les réverbères mélancoliques de ses quais ; dans le ciel, à droite, au-dessus des terres vagues, montait un grand disque de cuivre ardent, la lune pleine barrée d’une vapeur, et, derrière elle, une attente morne, un silence s’approfondissait ; autour de l’astre étrange comme un météore, des nuées fauves immobiles avaient l’air de bêtes fascinées.

— Redescendons, dit M. Ardel ; nous aurons de l’orage tout à l’heure.

Il prit, pour la mieux convaincre, le bras de Pauline et se remit à discourir :

— Tâche donc de pénétrer mon point de vue. Si tu savais combien c’est triste de penser que tu restes étrangère au plus intime de ma vie, que je suis seul ! Moi, j’ai subi l’oppression tacite du passé où mes père et mère furent pétris ; mais je me disais : Ma fille au moins sera pleinement libre et heureuse, je n’aurai pas lutté en vain. Comprends-moi : je ne suis pas incrédule pour l’unique et grossier motif que l’absurdité des dogmes contredit les lois de l’expérience — et l’expérience est la pierre de touche du vrai. — Non, je pars d’un fait immédiat : l’Église, comme tout système humain, a eu son commencement, sa croissance, son apogée ; depuis la fin du moyen âge, elle résiste à la mort, mais elle décline, elle s’en va d’une vieillesse lente et d’autant plus irrémédiable. De ses cendres une autre religion surgira-t-elle ? Ou l’homme comprendra-t-il enfin qu’en adorant des dieux il s’adorait lui-même ? Pour le moment, tu m’avoueras qu’il est sage de ne pas lier nos actes au joug étroit d’une discipline condamnée par le temps. L’humanité qui marche regarde devant elle, non en arrière. Moi, et plus encore toi, nous avons mieux à faire que de rêvasser devant des tombeaux vides !

Pauline se tut d’abord, lui laissant l’illusion qu’elle ne trouvait rien à répondre, mais elle songeait :