— Edmée l’a su de Julien. Il paraît que ton frère est toujours très malheureux de ne pas nous voir. Je n’ai point de conseil à te donner ; mais, un de ces dimanches, il me semble, nous aurions bien pu aller le remercier de la miniature…
— Le remercier d’une restitution ? Allons donc ! Je connais Jacques à fond ; la seule méthode pour vivre en termes corrects avec lui, c’est de nous voir le moins possible. Je lui lâcherais des vérités peu flatteuses, il me répliquerait. A quoi bon chercher des scènes inutiles ? Et puis, non. Cela ne me dit rien. Il est prêtre ; je ne puis pas avoir de plaisir à fréquenter un prêtre.
— C’est tant pis ; j’aimerais vous entendre vous disputer sur la religion.
— Bah ! qu’en peut-il sortir ? Du vent. Si tu avais étudié, comme je le fais pour mon Gondrin, les noises stupides des jansénistes et des jésuites, tu sentirais combien ces théologies sont surannées, finies, cadavéreuses.
— Alors, dans quelle intention les étudies-tu ?
— Comme on étudie les sarcophages d’Égypte ou comme on cherche à lire l’étrusque. Parce que tout objet de découverte attire un savant.
— Il y a pourtant des milliers d’âmes qui vivent des idées chrétiennes, et moi, qui ne suis pas croyante, elles m’intéressent de plus en plus.
Victorien dévisagea sa fille d’un air offusqué et soupçonneux :
— Décidément, tu as bien changé, et j’ai eu grand tort de ne pas suivre mon intuition ; toutes ces billevesées te viennent des Rude ; jamais je n’aurais dû me lier avec eux. Me crois-tu donc aveugle ? Julien t’a tourné la tête, tu es folle de lui. Mais j’y vais mettre ordre et, dès demain, faire sentir au père que je ne laisserai pas circonvenir et capter ma fille.
Pauline blêmit à ce coup brutal, effrayée des suites que pouvait avoir sa franchise. Cependant, son amour lui prêta la force de répondre avec sang-froid :