— Au moins, ne me le dis pas, supplia Pauline ; tu te plais donc à me désespérer !
Et elle poursuivit intérieurement :
« Si je n’étais pas indigne de savoir prier, quel cri je pousserais vers le Tout-Puissant ! Non, je ne veux pas qu’il meure ; est-ce que la terre serait habitable sans lui ?… Mais ma prière ne vaudrait rien : sa vie, c’est pour moi que je la désire, pour moi plus encore que pour lui et les siens. »
Elle monta dans sa chambre, se déshabilla, mais tarda à se coucher, certaine de ne pouvoir dormir ; elle s’unissait à l’insomnie de Julien, le voyait, sous une veilleuse, haletant avec son hoquet :
« De tous ceux qui l’aiment, personne ne peut l’aimer comme moi ; et, sur les deux jours peut-être qu’il vivra, j’aurai un quart d’heure à le revoir !… »
Cette idée affreuse lui arrachait les entrailles. Elle alluma sa lampe, et, cherchant un secours contre son tourment, elle reprit ses Évangiles. Le livre s’ouvrit de lui-même, au chapitre XIV de saint Marc, au récit de la Passion.
Dès les premières lignes, l’image de la femme qui verse sur la tête de Jésus le nard précieux atteignit son âme comme une allusion miséricordieuse à sa propre indignité : « Ce qu’elle a pu faire, elle l’a fait ; elle a prévenu l’onction des parfums dont on oindra mon corps enseveli… »
Ces mots infondaient dans la pensée de la mort une douceur d’espérance prophétique et divine. Elle ne s’étonna plus que le Maître sût d’avance la trahison de Judas, ni qu’en rompant le pain, il eût dit : « Ceci est mon Corps. » Si Jésus croyait pouvoir se donner lui-même en se multipliant par un holocauste sans fin, elle comprenait cette volonté d’immolation perpétuelle. La douleur excitait chez elle, comme eût dit Julien, « le sens de l’amour ». Certaines réflexions de lui, le jour d’hiver où ils marchaient dans la neige, s’éclaircissaient en sa mémoire ; et d’autres phrases lourdes de pressentiments, sa réponse à M. Ardel : « Il prépare le cercueil de Julien » ; et ce rêve qu’il n’avait pas voulu lui raconter, succédant à la vision de l’angoisse qu’elle endurait ! La certitude de ses intuitions aggravait celle de sa fin prochaine. Pauline lisait précisément le passage :
« Mon âme est triste jusqu’à la mort… Mon Père, emportez loin de moi ce calice… Mais faites, non ce que je veux, mais ce que vous voulez. »
Les mots de cette oraison lui semblèrent sortir de son cœur transpercé ; un sanglot secoua sa poitrine, comme s’ils venaient du fond d’elle-même. Pourtant, la résignation où ils s’achèvent excédait ses forces :