— Vous croyez ? Nos amis Rude sont bien malheureux.
— Oh ! que non. Ils devraient chanter Alléluia. Leur garçon s’en est allé comme un petit saint ; il a fait une mort, la plus belle de toutes. Et le mien !… Si le bon Dieu et la bonne Mère ne m’avaient secourue, j’en aurais crevé sur le coup.
Au coin de ses lèvres minces que pinçaient des rides, deux creux d’amertume se marquèrent, et elle se détourna pour essuyer une larme.
La simple confidence de sa servante fit descendre Pauline dans l’abîme d’un christianisme qu’auparavant elle n’eut jamais admis. Armance regardait la mort sous le flambeau de l’éternité. C’est pourquoi, semblable à la Bretonne du presbytère, elle songeait que les Rude auraient dû pleurer de joie.
Dès le surlendemain, Pauline les revit. Elle arriva, vers une heure, comme ils étaient encore à table. Les moments de communauté familiale alourdissaient leur deuil. Leurs yeux cherchaient l’absent, à sa place vide. Une des tantes de Marthe l’avait emmenée à la campagne, et c’était une tristesse de plus. Mme Rude, que le chagrin tournait à la sauvagerie, s’isolait dans sa chambre d’où elle ne sortait que pour se rendre sur la tombe de son fils. Elle ne voulait même pas, révéla Edmée à Pauline, ouvrir les lettres d’amis qui affluaient. Elle refusait de voir ses parents venus aux funérailles. Toute parole de compassion remuait son désespoir comme une pierre jetée au milieu d’un étang.
— Ni Marthe, ni moi, ni mon père, nous n’existons plus pour elle ; et elle vous en veut, disant que vous êtes cause si mon frère est mort.
Comment cette idée bizarre troublait la tête de la pauvre femme, Pauline en eut l’explication, quand M. Rude, la prenant à part avec Edmée, les emmena dans l’atelier et leur lut des pages où il avait retrouvé les notes intimes de Julien. C’était, sur les feuillets quadrillés d’un carnet recouvert de moleskine, des phrases sans suite qui correspondaient à des sentiments ou à des épisodes demeurés sous-entendus. Par une réaction naturelle chez un étudiant en droit excédé de faits et de mnémotechnie, beaucoup de ces réflexions avaient pris la forme d’aphorismes lyriques :
Vivre, c’est se purifier… Devenir comme les étoiles qui n’ont jamais péché…
La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la souffrance la volonté de souffrir.
Ce que le désir faisait paraître nécessaire, une fois le désir assouvi, paraît misérable. Donc la fatalité des passions n’est qu’une imposture.