« A sa place, à celle de son père, qu’aurais-je fait ? Assurément, je me fusse comporté en stoïque, mais sans espoir. N’ai-je donc pas été sage d’accorder que Pauline agirait à sa guise ? En pratique, je ne puis la priver d’un élément de paix intérieure et d’énergie dont elle prétend avoir besoin. »
Il ne lui restait pas moins dur de tenir sa promesse :
« Ma fille ne sera plus avec moi, ne sera plus à moi. Rude peut se dire que son fils est mort selon sa foi, dans le rythme où son cœur bat. Moi, en laissant libre Pauline, je m’immole plus absolument que lui… »
Cet effort, ajouté à l’impression des obsèques, comprimait sa poitrine comme sous une meule. Pauline le vit si morne qu’elle réagit sur son chagrin, essaya de causer. Mais, de ses idées aux siennes la fissure s’était élargie ; pouvait-elle échanger sur Julien des choses qu’il sentît comme elle ? A l’enterrement, dans le convoi, certains assistants, et des collègues de Rude, jacassaient très haut derrière la famille et s’entretenaient de politique avec une inconvenance scandaleuse. Elle conta l’indignation qu’elle en avait eue.
— Ce sont des brutes, fit M. Ardel ; ils ne comprennent rien.
Et il baissa les yeux, se rencognant en son mutisme. Le repas fini, Pauline soupira :
— Que faire, jusqu’au soir, de ma journée ?
Elle se mit cependant à travailler et appela auprès d’elle Armance pour l’aider au raccommodage d’une paire de bas. Depuis la maladie de Julien, la veuve redoublait ses attentions discrètes, et prenait sa part silencieuse des angoisses de sa maîtresse. Cet après-midi, pendant que toutes deux reprisaient, Pauline lui demanda :
— Il y a longtemps, Armance, que vous avez perdu votre fils ?
— Ne m’en parlez pas, mademoiselle ; à la Saint-Vincent, j’ai compté trois années pleines ; mais ce sera comme d’hier, jusqu’à la fin. Allez, il n’y en a guère de plus à plaindre que moi…