Chose admirable ! Nul mouvement de rébellion contre Dieu ne l’emporta vers le désespoir. Bien que sa prière se fût, en apparence, perdue dans le néant, une force intime, inexplicable, maintenait au fond de son chagrin une sorte de paix amère. Mais elle n’avait pas l’intuition des Béatitudes assez ferme pour voir poindre, au travers des tentures funèbres, la gloire des saints ; elle se butait à une pensée :
« Il était beau, il était pur, et la terre ne le verra plus. »
M. Rude, la veille, l’énonçait en gémissant : « Nous irons à lui, il ne reviendra pas à nous. »
— Et moi, concluait-elle, je n’ai qu’à m’abattre dans la poussière, en attendant « d’aller à lui ».
Armance vint l’avertir : « Ces messieurs avaient commencé. » Elle s’imposa de les rejoindre, mais ne put manger. Le silence de M. Ardel et de sa fille pesait d’un tel poids que l’oncle Hippolyte lui-même éprouva l’envie d’y faire diversion.
— Depuis la fin d’août 98, observa-t-il, on n’a pas eu des chaleurs pareilles.
— J’ai plus soif que faim, dit Victorien, repoussant son assiette.
Il ne voulait pas l’avouer : c’était la tristesse qui lui ôtait l’appétit. Sauf la perte de sa femme, rien ne l’avait affecté autant que la mort de Julien. Il aimait en lui l’image d’une force croissante et noble. La jalousie de sentir que Pauline l’idolâtrait jusqu’à renier sa propre influence avait cependant tourné en rancune cette affection. Il en serait venu à le haïr, si la brusquerie de la catastrophe n’eût culbuté son ressentiment. Un autre se fût réjoui en secret de voir succomber celui qu’il redoutait pour sa fille. Victorien se préserva de cette bassesse : la mort généreuse de Julien stimula sa générosité. Il jugeait d’ailleurs inutile et sot de résister à Pauline dans un tel moment. Il se fit un point d’honneur, en sa qualité d’incrédule, d’endurer le spectacle de l’Extrême-Onction, les litanies des agonisants, et d’accomplir un devoir d’immédiate assistance que sa compassion vraie lui rendait aisé.
Mais cette nuit affreuse avait dérangé les assises de ses principes : qu’un jeune homme qui donnait de magnifiques espoirs fût, sans raison plausible, « tordu » en quelques heures, cet accident lui montrait une fois de plus le Hasard, seul roi de l’univers, égorgeant, comme un prêtre aveugle, d’un bras infatigable, des victimes innocentes, engendrées pour l’unique fin de mourir. Et, d’autre part, si l’homme ne peut se passer d’établir une logique dans cette hécatombe, l’explication des théologiens devenait bienfaisante, puisqu’elle convertit en un sacrifice propitiatoire ce désordre où l’équilibre d’une vie qui dure est presque un miracle incompréhensible.
Victorien admirait l’héroïque simplicité que Julien avait soutenue jusqu’au bout ; les siens, comme lui, s’étaient résignés dans une confiance pleine de douceur et d’amour.