Pauline revenait du cimetière où elle avait laissé Julien ; elle ne pleurait point, ayant trop pleuré ; mais l’oppression de sa douleur, maintenant que tout était fini, retombait sur son âme et sur son corps, comme si elle eût été, elle aussi, retranchée de ceux qui respirent et marchent sous le soleil. Le monde lui apparaissait insipide, décoloré ; entre les jours de sa jeunesse et l’avenir qu’elle entrevoyait, la fosse de Julien creusait un intervalle aussi profond qu’une mer.
Elle n’avait plus de goût qu’à revivre ses derniers moments. Elle pensait même sans horreur à son cadavre allongé entre des cierges sur le grand lit ; on l’avait revêtu, pour l’ensevelir, d’un costume bleu qu’il portait le matin où il était venu la voir ; sa face, parsemée de marbrures noires, exprimait une lassitude triste, le désir d’un éternel sommeil ; mais ses mains croisées serraient un chapelet, tenaces dans l’espérance de la résurrection. Et il semblait impossible à Pauline que cette espérance fût trompée. Jamais elle ne l’avait senti plus vivant qu’à l’heure de mourir ; sa forme charnelle pourrait se dissoudre ; de sa conscience qui était lui rien ne se concevait périssable. La pérennité de son être, pas une seconde elle ne l’avait mise en doute. Seulement, elle s’en faisait une idée presque païenne ; elle s’imaginait l’esprit du mort mêlé aux lieux et aux humains qu’il avait fréquentés, percevant des impressions terrestres. A l’église, tandis que l’ophicléide poussif cherchait ses notes, s’ébrouait sous le Dies iræ des chantres, Julien ne suivait-il pas humblement, au delà de cette mauvaise musique, la page redoutable du Livre où ses actes étaient écrits ? Au cimetière, devant la fosse, quand on eut retiré le drap blanc du cercueil offert aux rayons d’un soleil vorace :
— Qu’il doit souffrir là-dedans ! s’était-elle dit avant toute réflexion.
Lorsqu’elle rentra, dans le vestibule où elle avait causé avec lui, elle retrouva une ombre de sa présence corporelle ; le timbre de ces phrases y résonnait pour son oreille :
« Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité…
« Celui qui a passé près de vous, ne le faites pas trop attendre. »
La porte paraissait écouter si son large pas ne retentirait point dans la rue. Pauline aurait entendu son coup de sonnette et sa voix sans en être autrement surprise, tant elle avait peine à le croire disparu !
Elle monta, ôta son chapeau et se déshabilla d’une façon toute machinale. Sa vieille pendule de bois marquait midi et demi, l’oncle Hippolyte sortit de sa chambre, descendit pour faire comprendre qu’il avait faim.
« Et maintenant, songea-t-elle, on va se mettre à table, le train-train continuera, comme si rien n’était changé ! O dérision !… Les gens, tout à l’heure, disaient : Pauvre Julien ! C’est moi qui suis pauvre, moi, veuve de mon seul amour avant d’avoir été fiancée ! »
Le désastre de son bonheur la mettait vis-à-vis de ce mystère écrasant : jusqu’à ce qu’elle eût connu Julien, la souffrance n’avait qu’effleuré sa vie, ses premiers troubles et ses anxiétés datèrent du soir de leur rencontre ; et, au moment où elle s’ouvrait aux délices d’une inclination qu’il partageait, Dieu avait saisi comme une proie son bien-aimé.