La brusque révélation de Jérôme sur Montcalm avait choqué Mme Élise. Pourquoi son fils ne lui avait-il rien dit, à elle d’abord, de cette bizarre confidence ?
Elle poussa l’entretien vers un sujet où le Père et le chanoine n’auraient pas, croyait-elle, occasion de se heurter. L’abbé Langevin, quelques mois auparavant, avait fait un séjour à Rome ; elle se disait curieuse de le suivre aux catacombes. Il raconta que, dans celles de Saint-Calixte, le Trappiste qui le guidait l’avait arrêté devant un petit bas-relief en marbre figurant des Amours ailés montés, comme des coureurs, sur des chevaux lancés à toute bride : « Quoi de chrétien dans ce motif ? » avait-il interrogé. Et le Trappiste avait répondu :
« Païen, mais beau. »
— En France, continua l’abbé, on n’imagine guère un Trappiste ni même personne d’entre nous osant pareille phrase. Au fond de nos mœurs et de nos préjugés survit un jansénisme incurable.
— Le jansénisme avait du bon, protesta le Père avec une moue agressive. C’était un bastion contre la veulerie des mœurs. J’aime mieux ça que nos dévotions de camelote, l’illusion du salut au rabais, du salut qui ne coûte rien.
Le chanoine, d’un ton poli, se rebiffa :
— Alors, comment expliquez-vous, mon Père, que partout où s’implantèrent des évêques et un clergé jansénistes, la foi ait décliné plus promptement qu’ailleurs ?
Par-dessus la tête de Mme Élise une controverse, entre les deux ecclésiastiques, s’aiguisa, un croisement de fer que la modération du chanoine maintint courtois. Antoinette, silencieuse, effacée, observait le choc de leurs arguments ; Agnès et Jérôme s’isolaient dans une causerie à mi-voix :
— Païen, mais beau ! reprenait Jérôme. J’aime cette largeur de vues. Après tout, la nature est l’œuvre de Dieu, et la chair n’est point maudite, ni l’amour de la beauté, un crime.
— Je pense comme vous, dit Agnès ; ou plutôt je pense très peu. Pour moi, les êtres existent, les idées, à peine. Tout à l’heure, questionnez encore le chanoine sur l’Italie. Je voudrais tant connaître Rome, et, je ne sais pourquoi, la Sicile. Je rêve de Malte, de l’Afrique. Je me figure, dans les pays du Sud, la vie plus divine et simple. Vivre, oh ! vivre !…