— Je crois vous comprendre, dit Jérôme, ému de sa confiance, surpris de ces velléités nostalgiques. Mais enfin, vivre, qu’est-ce donc pour vous ?
Les paupières aux cils bruns d’Agnès eurent un léger battement ; une rougeur vague anima ses joues, et sa tête se détourna comme dans une fuite charmante. Après une pause brève elle répondit pourtant :
— Je n’en sais rien au juste ; je désire parce que j’ignore…
Elle faillit lui retourner sa question : « Et vous, sous le mot vivre, que mettez-vous ? » Elle n’osa, pas plus qu’il n’osa la presser davantage.
Mais, en ces minutes d’intimité, pour la première fois il reçut le contact réel de sa présence. Apercevoir qu’elle avait un teint diaphane, des yeux pers que la courbure des cils rendait caressants, des lèvres minces un peu renflées aux commissures, un profil dont le nez pointu relevait les contours alanguis, une main svelte, une voix hésitante et veloutée qui semblait sortir d’un rêve nonchalant, ce n’était pas la connaître. Mais elle venait d’entr’ouvrir son âme ; Jérôme fut avide soudain de la pénétrer.
Il ne se croyait point amoureux d’Agnès ; il ne pensait trouver en elle qu’une agréable amie. Cependant saurait-il s’arrêter à une sympathie éphémère ? S’il n’avait rien démêlé, chez la sœur d’Antoinette, de plus profond, il se fût tenu en garde contre de vains élans. La noblesse et le péril, pour lui, d’une telle amitié, c’en était l’ingénuité catholique. Un cœur formé à l’absolu de l’amour le transporte dans les sentiments profanes. Il ne pouvait aimer à demi, ne livrer qu’une parcelle de lui-même. Agnès lui témoignait une sorte de furtif abandon ; son premier mouvement fut un trouble voluptueux. Mme Élise la définissait « une dormeuse qui attend l’heure de s’éveiller. » Jérôme pouvait se croire la cause ou l’occasion de l’éveil. Et l’appel d’Agnès répondait, en lui, au frémissement d’une jeunesse jusqu’alors contenue par de chastes disciplines. Car il avait traversé les hasards de la guerre et les promiscuités de l’arrière-front sans être une seule fois victime des occasions charnelles. Montcalm, là encore, l’avait protégé, Montcalm qui, à la veille d’une offensive, lui déclarait : « Si je meurs, tu sais, je meurs vierge. »
Dans la naïve sentimentalité d’Agnès il trouvait néanmoins une part de factice, de suranné. Il refusait d’en être dupe. Volontiers, il l’aurait avertie : « Vivre, ce n’est pas exiger le bonheur pour soi ; vivre, c’est se donner… » Mais il avait horreur de paraître pédant, de faire le moraliste. Et de quel droit la prêcher ? N’inclinait-il pas, autant qu’elle, à ménager entre Dieu et le monde un compromis où la part cédée à Dieu restait infime ?
Ces idées graves n’effleurèrent qu’un instant son attention, comme se mêle à l’air d’une rue l’odeur d’encens d’une église, quand on ouvre les portes et qu’on les referme aussitôt. Sa conscience se dissipa dans les menus faits du dehors.
Le déjeuner fini, comme le chanoine disposait encore d’un moment, Mme Élise lui proposa de visiter le jardin ; elle aurait plaisir à lui en faire les honneurs. Elle gardait la passion de planter, d’aménager ; le seul luxe où elle se divertissait était celui des fleurs, des arbres, de la basse-cour.
La maison qu’elle avait achetée, pendant la guerre, voulant suivre Jérôme jusqu’au terme de ses études, se dressait au bord d’un promontoire, à l’endroit que jadis occupa le château des princes de Beauveau-Craon, bombardé, ruiné, en 1871, par les obus allemands.