Le jardin, au-dessous, dévalait sur la pente, et s’appuyait à la lisière des bois qui, jusqu’à la crête de Buzenval, couvrent la courbe aimable du coteau. Quelques têtes d’arbres se hérissaient encore nues ; mais le vert sortait partout, frais, le long des branches noires, comme une pluie lustrale. Les cerisiers, les poiriers d’un blanc cotonneux, les lilas, les pêchers tremblants sous leur floraison frileuse avaient l’air de reposoirs fragiles disposés pour une grande fête.
— L’enchantement du Samedi Saint, dit Antoinette à Jérôme.
Il fermait la marche ; le chanoine précédait, accompagné d’Antoinette et d’Agnès. Mme Élise allait en avant, légère et pimpante avec son chapeau de paille aux rubans mauves. Quant au Père, il s’était retiré dans sa chambre, mécontent du chanoine, parce qu’il n’avait su, au terme de leur discussion, le contraindre à rendre les armes ; il conservait, d’ailleurs, des pays chauds, l’habitude d’une sieste après midi où il réparait, assez mal, des nuits sans sommeil.
Mme Élise s’égayait à célébrer au bon abbé Langevin les promesses de ses poiriers :
— Voici mes William, mes Doyenné du Comice, mes Tour Eiffel…
— Des Tour Eiffel ! s’exclama le jovial chanoine. Il faudra, pour les avaler, le secret du trou de l’aiguille par où passe un chameau.
— Eh bien ! dit-elle, à l’automne, je vous en ferai goûter. Vous verrez, Monsieur le Chanoine, qu’elles passeront très bien.
Elle l’emmena vers le jardin français dessiné d’après ses plans. Les ronds des pelouses, les rectangles, les lignes triangulaires se combinaient en rythmes séduisants. Sur les longues bandes de gazon, des ifs coniques, sans paraître s’ennuyer trop, se faisaient vis-à-vis. Une vasque d’un galbe pur régnait au centre d’un parterre qu’entouraient des rosiers. Les plus précoces des roses étaient à peine en boutons. Avec discernement le chanoine salua certaines étiquettes :
— Oh ! La rose soleil ! Le bouquet de la mariée !
Il suivit Mme Élise à droite, parmi les choux du potager, auprès de la basse-cour. Les poules étaient logées par espèces, entre de clairs treillages ; un sable fin garnissait leur parc. Dans une cabane proche on entendit la voix amicale d’une chèvre ; deux chevreaux s’élancèrent en galopant comme des fous. Ils se poursuivaient l’un l’autre, sautaient sur un banc de bois, en redescendaient. Leur mère les rejoignit, une chèvre syrienne, grise, au poil soyeux, qui vint contre la grille coller son museau gourmand. Tandis que Mme Élise et Antoinette lui présentaient des bouts de pain, les petits grimpaient sur son dos, s’insinuaient entre ses jambes, la queue frétillante, pour tirer ses pis énormes ; puis ils repartaient, cabriolant, et, tout d’un coup, s’arrêtaient, ahuris, mutins, capricieux, ivres de bon lait, ivres d’être au monde.