Mme Élise écartait les troublantes réminiscences, bien plus qu’elle ne s’y attardait. Celui qu’elle appelait le Père, elle l’aimait d’une affection filiale ; elle vénérait ses vertus, non sans critiquer ses points faibles. Au début de son veuvage, ses conseils l’avaient dirigée ; il l’avait confirmée dans sa décision de ne se remarier jamais :
« Vous êtes née, lui écrivait-il, pour la sainteté des veuves. »
Il l’exhortait à une vie parfaite, certain de lui transmettre l’appel d’en haut. Peut-être suivait-il un peu l’inconsciente jalousie d’une amitié despotique ; il ne voulait pas que la femme de son frère devînt l’épouse d’un autre, qu’Élise fût à personne, sinon à Dieu.
Son lien avec elle datait des années où les lettres de la jeune veuve lui portaient en Chine, tous les deux mois, le parfum du pays natal, la figure de la France et la présence vivace du frère qu’il ne reverrait point. Il l’avait aimée, âme lointaine, la seule qui sût comprendre son isolement. Plus tard, consumé par des fièvres, perclus de douleurs, disputant « son cadavre » à trois ou quatre maladies, il avait retrouvé sa belle-sœur florissante, enchanteresse et sage. Elle l’accueillit, le soigna, le réconforta ; elle pansa toutes ses meurtrissures avec l’huile du bon Samaritain ; elle sacrifiait à ses manies une part de son indépendance ; elle dorlotait jusqu’à son sommeil ; car, pendant la sieste du Père, la maison devenait un tombeau, les visiteurs étaient avertis de ne point tirer la grosse cloche du portail.
Il s’imaginait gouverner sa belle-sœur ; elle n’offensait pas souvent de front ses volontés ; elle prenait à revers la position, l’enlevait avant qu’il s’en aperçût. S’il se mettait à tourner comme un vieux lion dans la cage de ses idées sinistres, au lieu de bousculer la cage, elle le divertissait, jusqu’à ce qu’il oubliât de tourner. Elle savait la puissance de la douceur ; un sourire d’elle suffisait, mieux que tous les arguments, à désarmer l’ascète grincheux.
En vain, sans craindre de la froisser, lui redisait-il : « Hors le ciel que j’espère, rien ne compte plus pour moi » ; ses attentions, le seul aspect de sa personne le réconciliaient avec l’exil terrestre.
Il avait vu, sans déplaisir, s’installer à Garches les deux jeunes filles. Antoinette lui lisait les Révélations de Sainte Brigitte, l’ouvrage du baron de Novaye, Demain ? abrégé des prophéties où se répète, depuis le Moyen-Age, l’annonce de la fin des temps. Elle subissait patiemment, comme il seyait à une future sœur de la Charité, ses diatribes contre « l’ignominie moderne ». Agnès le questionnait sur les religions de la Chine. Il lui reprochait de mortifier trop peu son imagination, d’être « romantique ». A son idée, elle ne serait guère la femme qui rendrait heureux Jérôme. L’inquiétude de Mme Élise : « Sont-ils nés l’un pour l’autre ? » venait en partie des réflexions du Père. Néanmoins il ne restait pas insensible à l’attrait singulier d’Agnès :
« Une intuitive, jugeait-il, une passionnée ; si l’amour divin la saisissait, elle pourrait faire des merveilles. »
Il eût préféré pour son neveu un autre mariage ; mais il souhaitait que Jérôme se mariât, et tôt ; le vendéen soucieux de la permanence d’une race, le prêtre qui veillait sur la droiture du jeune homme s’accordaient à vouloir cet événement familial. La pensée ne lui venait pas que Jérôme fût prédestiné au sacerdoce. Il le sentait attiré « par le siècle », esclave du monde et de ses idoles. Et Jérôme, à lui moins qu’à personne, eût révélé le mot d’ordre de Montcalm : « Prends ma place. »
Dom Estienne avait eu beau lui certifier qu’il n’était point tenu, en conscience, à l’exécution d’une volonté qui, sans mandat, disposait de son avenir ; la chose paraissait trop certaine : dès l’instant où le Père connaîtrait la concordance des paroles proférées par Montcalm et de sa mort, il les interpréterait comme un signe céleste ; Jérôme devrait obéir ; l’oncle le harcèlerait jusqu’à ce qu’il se rendît.