Pour la démentir, Agnès alla dehors s’étendre sur une chaise-longue, auprès de deux cèdres qui massaient leurs touffes sombres à gauche de la maison. De cet endroit la terrasse offrait à ses yeux une ligne écarlate de géraniums, la file des élégants troënes, à tronc mince, à tête arrondie, disposés dans des caisses rondes comme les arbustes d’un décor de songe, et, au bas du double escalier, le parterre entouré de roses, ouvertes maintenant, telles sur leurs tiges que des joyaux. Çà et là, dans le jardin et à travers la campagne, les pommiers fleuris faisaient comme des nuées de papillons éparses au milieu de l’herbe.
Appuyée contre des coussins, Agnès voyait au-dessus d’elle de clairs nuages, presque immobiles dans l’azur, semblables à des arbres blancs. Sur ses mains, sur ses paupières l’air coulait doux comme une eau tiède. Elle jouissait d’un parfait bien-être, et sa beauté n’avait pas encore brillé d’une transparence aussi calme.
C’était un dimanche matin. Antoinette, avec Mme Élise, venait de descendre pour la grand’messe. Les cloches en sonnaient le dernier coup. Agnès se redressa, prit un paroissien qu’elle avait apporté, et se mit à lire son office. Elle arrivait au dernier Évangile, quand Jérôme sortit de la maison, rentra, ressortit et s’approcha d’elle. Il avait une mine insolite, exaltée et soucieuse. Il prononça d’abord des phrases dont il paraissait être absent :
— N’avez-vous besoin de rien ? On vous abandonne !
— Comment ! se récria-t-elle. Mais on est trop bon pour moi. Quelle chose exquise, être malade ! On me fait un devoir de vivre en enfant gâtée. Je dis à ma sœur : « Toinon, va me chercher du fil. Toinon, apporte-moi de l’encre et du papier. » Elle quitte tout, elle vole. Et votre mère, elle me comble, elle ne sait qu’inventer… Tenez, c’est drôle, d’habitude, quand je vais à l’église, je suis très mal ma messe ; les plus folles distractions, parce que j’ai le prêtre et l’autel devant moi, m’emportent ailleurs. Ici, parce que l’église est loin, je l’ai lue, ma messe, avec une attention dont je ne reviens pas. Je me sens tellement tiède, évaporée !
— Moi aussi, dit Jérôme, et, ce qui est plus désolant, je veux l’être. L’amour de Dieu m’épouvante comme une fournaise d’où plus rien de ce qui est moi ne sortirait vivant.
Sans penser au mouvement qu’elle faisait, Agnès étira sur ses jambes le bas de sa robe, et, avec une nuance de brusque ironie :
— Vous avez peur du feu ?
— Non, je n’ai peur de rien… sauf de moi-même.
Sa voix s’assombrit, il détourna les yeux ; d’autres aveux, peut-être, allaient lui échapper. Agnès, au lieu de les solliciter, par un recul de timide orgueil, brisa le dangereux entretien :