La guérison d’Agnès fut plus lente qu’elle ne le présumait. Si elle posait à terre son pied enflé, une vive souffrance la rendait boiteuse. Pour qu’elle prît l’air dans le jardin et n’eût pas à descendre au moment des repas, Mme Élise lui donna comme chambre provisoire, au rez-de-chaussée, le petit salon.

Là, juste en face de son lit, s’offraient à sa méditation deux cadres :

A gauche, une toile italienne, assez fraîche de tonalité, représentant Andromède liée contre un roc, au-dessus de la mer. Le monstre, à ses pieds, hurlait, impatient de la déchirer ; les vagues écumaient autour d’elle ; le vent agitait sur son corps un lambeau de voile et ses cheveux blonds. Les yeux de l’infortunée s’élançaient vers le ciel d’où se penchait un cavalier, glaive en main, que portait un cheval aile : le sauveur imprévu.

Et, à droite, un portrait de Jérôme adolescent. Comme, depuis la guerre, il suivait la mode et rasait même sa moustache, elle retrouvait sur sa figure de seize ans les traits familiers. Son œil d’émerillon n’avait pas changé, ni son menton bien fendu par une fossette, ni la jolie gouttière qu’il montrait sous ses narines. Mais les joues étaient moins rondes, l’ossature des tempes et des pommettes se dégageait plus virile. Les sourcils remontaient d’un trait un peu rude. Accent de physionomie par où il rappelait ses ascendants paternels et l’oncle Gaston.

Le regard d’Agnès, dans une fantaisie contemplative, allait de Jérôme à Andromède :

— Andromède, c’est moi, qu’attend plus tard la solitude ou un mariage bête. Toutes les tristesses pour me dévorer. A moins qu’un libérateur…

Et, revenant à Jérôme :

— Il est à moi plus qu’il ne le sera sans doute jamais. Personne ne peut savoir…

Personne ? Antoinette ne manqua pas d’observer la présence du portrait. Une fois, en la quittant, elle lui dit avec un sourire de fine malice :

— Je ne te laisse pas seule ; Jérôme te tient compagnie…