— Un peu trop simple. Heureusement Agnès est intelligente…

Elle suivait sur son visage l’impression de chaque parole. Il ne parut que surpris d’un blâme pourtant discret. Sa mère jugeait son acte en femme du monde ou en dévote ; lui, il négligeait ces vaines prudences. De leur entretien elle conclut trop vite que l’amour n’avait pas inspiré son empressement pour Agnès.

En fait, il était d’abord content de lui : devant une nécessité subite il avait montré sa décision et sa vigueur. Mais comment l’étreinte de la belle nymphe flexible qu’il avait pressée contre son cœur n’aurait-elle pas éveillé dans ses fibres un sourd émoi ? Il ne se disait pas : J’aime. Était-ce déjà de l’amour ? Son inclination restait latente. Le bourgeon, à la veille d’éclore, ne sait point qu’il éclora. Il cédait à la volupté d’un attrait dont il ne voulait pas faire un lien. Le bonheur initial de celui qui aime, c’est d’aimer.

Cependant, par intervalles, il se demandait :

— Que pense-t-elle de moi ? Me suppose-t-elle amoureux ?… Elle s’est bien peu défendue. Si elle m’aimait, elle serait plus coquette. N’importe ! Elle se souviendra toujours que moi, le premier, je l’aurai portée dans mes bras.

Le premier ? Qui peut savoir ?…

Mais, sur-le-champ, il s’indigna contre un tel doute : Agnès était pure, la promptitude même de sa confiance tenait à son ingénuité. Il ne pouvait admettre d’elle une image diminuée ou flétrie ; à l’amie réelle il substituait une idole ; et un déplaisir lui venait d’être incertain si l’idole serait insensible ou devinerait son adoration.

Il se voyait fruste, impropre aux gentillesses qui éblouissent les femmes. Qu’induire des façons d’Agnès avec lui, de clins d’œil, de silences, de brusques rougeurs ? Chez elle, si nerveuse, les signes apparents trompaient sur la vérité des impressions. Elle traitait Jérôme, selon le mot d’Antoinette, « en camarade ». A supposer qu’il lui parlât d’amour, que répondrait-elle ? Un refus, une attitude évasive rompraient leur amitié ; elle n’aurait plus qu’à s’en aller, il la perdrait. Donc, il devait attendre et se taire.

Mais ce mot : attendre fit sonner dans sa mémoire le conseil de Dom Estienne : « Attendez et priez. » Jérôme priait peu et mal ; il craignait qu’en se tournant vers Dieu il n’entendît l’injonction claire : « Quitte tout et suis-moi. » Loyal dans ses rapports avec les hommes, il rusait avec Celui qu’on n’élude pas.

Dans cet amour naissant il fuyait l’autre Amour.