Montcalm avait-il besoin d’écrire ? Quand était-il absent ? Depuis l’heure où il partit en patrouille et ne reparut jamais, Jérôme gardait comme gravé au couteau dans sa mémoire son regard d’adieu ; même le son de ses dernières paroles vibrait en lui.
A Moulin-sous-Touvent, le soir du 3 juin, au crépuscule, ils marchaient l’un derrière l’autre, le long d’un boyau fangeux. Montcalm s’avançait le premier, penchant la tête, massif et grave. Un brusque pressentiment le saisit ; il s’arrêta, se retourna, dit à Jérôme :
— Tu sais où je dois aller après cette guerre, si j’en reviens (Jérôme savait qu’il se destinait, tardivement, au séminaire). Si je meurs, tu prendras ma place. Est-ce promis ?
— Alors, tu n’en veux pas revenir ?
— Est-ce promis ? insista Montcalm qui posa une main sur son épaule et le regarda comme s’il lui passait le fardeau d’une mission sacrée. Il tendait vers son ami son visage honnête et rubicond, sa forte mâchoire de rural vendéen. Un sourire mystique commentait son adjuration. Jérôme ne se raidit point sous l’imprévu de cette violence :
— Si Dieu l’exige, répondit-il, si, moi-même, j’en reviens, vieux, c’est promis.
Ils s’étreignirent sans rien ajouter. Montcalm, dans la nuit tombante, reprenant sa marche, semblait en route déjà pour les pays d’outre-tombe…
Deux semaines plus tard, Jérôme eut le bras droit cassé par une balle. La fracture était sérieuse ; la maladresse d’un major en compromit la guérison. Une faiblesse lui resta dans les muscles qui le rendit pour longtemps inapte à tenir un fusil. L’armistice le libéra ; il rentra chez sa mère, alors installée aux environs de Saint-Cloud, sur la hauteur de Garches.
Il ne lui parla point de la promesse faite à Montcalm.
La mort de Montcalm était-elle bien sûre ? Suffisait-elle à certifier l’appel divin ?