Ai-je la vocation ? s’interrogeait-il. Et il interrogea Dom Estienne, son confesseur, un vieux bénédictin prudent. Celui-ci conseilla simplement : « Attendez et priez. »
Jérôme attendait plus qu’il ne priait. La grandeur du sacerdoce, parfois, l’attirait, même l’enivrait. Mais, avec la fougue de ses vingt et un ans, il s’élançait aux joies palpables, comme un affamé ouvre ses narines à l’odeur d’un pain chaud. Il préparait un examen tout profane : l’École d’agriculture de Beauvais, où il se proposait d’être admis, l’armerait de méthodes neuves pour l’exploitation de ses terres, en Vendée. L’histoire étant une de ses passions, il suivait aussi des cours à l’Institut catholique. C’est pourquoi il avait dirigé ses pas vers la chapelle des Carmes ; au spectacle de l’ordination il voulait s’éprouver, s’imaginer lui-même en soutane et en aube, pareil à quelqu’un de ces prostrés sur qui le chœur chantait les litanies des Saints.
Elles retentissaient, plus triomphales que funèbres, au-dessus des victimes dont allait se consommer l’oblation. Les fortes voix du clergé, celles, plus flottantes, de la foule, déroulaient impersonnellement la continuité naïve des versets et des réponses. L’Église dénombrait les colonnes de l’invisible basilique édifiée et enrichie par les siècles. Elle conviait à défiler autour des ordinands, à leur tendre la main, l’armée des anges et des archanges, tous les Ordres des Esprits bienheureux, les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Évangélistes, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, les Veuves, les Ermites, les Pénitents ; et le Christ lui-même, avec son étendard, semblait descendre, comme dans les limbes, au-devant de ces ensevelis pour les initier a sa gloire.
Mais le cri suppliant de la misère se prolongeait : Délivre-nous, Seigneur ! Entends-nous, nous t’en prions. Te rogamus, audi nos…
Jérôme s’unissait aux réponses ; leur gaillardise populaire allégeait de sa tristesse la longue prostration. Il se disait en même temps :
« A quoi pensent-ils, ces hommes qui vont faire le pas, ou qui, tout à l’heure, seront des prêtres ? Est-ce au monde dont ils se séparent, aux tendresses désirables qu’ils n’auront pas connues ? A l’immensité des dons, des pouvoirs, aux terribles charges qu’ils assument ? Est-ce à leur indignité ? Ou cèdent-ils à la douceur du suprême abandon ? Ils savent que c’est bien fini, qu’ils sont la part du Seigneur ; ils se remettent en leur néant pour renaître dans l’Esprit Saint. Ils porteront, quand même, jusqu’au bout, leur chair de péché, la loi de la sottise et de l’orgueil. Montcalm, lui, dans cette posture, n’aurait eu qu’une idée : « Le Maître m’a voulu ; j’obéis ; je servirai dans l’amour. » Il était prêtre avant de l’être. Ceux qui sont là ressemblent-ils à Montcalm ?
Moi, je suis loin de leur obéissance. Je n’ai, comme dirait Dom Estienne, ni l’attrait surnaturel, ni l’intention droite. Je ne mérite pas le choix d’en Haut. J’ai le goût de rester libre. Oh ! la soutane, un suaire noir. Moi, Jérôme Cormier, en soutane !… Non, ça ne m’irait point. Et pourtant…
Il s’arrêtait au bord de cet aveu :
« Tu es faible devant toi-même ; tu as peur du sacrifice. La vocation vient-elle de toi ? Si tu l’as, qui l’aura faite ? »
Les ordinands s’étaient relevés ; le demi-cercle des aubes et des cierges se reforma. Jérôme admirait les visages purs et tranquilles des clercs debout en face de lui. Son enthousiasme les jugeait « sublimes, angéliques ». Et, en effet, un rayon intérieur dégageait des plus ternes quelque chose de doux dans la force, d’intrépide dans la modestie.