Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare.
Antoinette, là-dessus, l’interrogea :
— En Orient, Père, en Chine, vous fumiez sans doute ?
— Non, jamais. Au séminaire, les premiers temps, bien que ce fût interdit, je fumais dans ma chambre. Je fis vœu, ensuite, de ne plus toucher une pipe, et j’ai tenu parole.
— Je me demande, insinua Mme Élise, comment on a pu faire de vous un clerc discipliné.
— Oh ! vous savez par quelle méthode, chez nous, les gens du Marais domptent les poulains qu’ils ont laissé grandir, jusqu’à trois ans, libres, en plein herbage, avec le vent de la mer dans les naseaux. Le jour où on veut les dresser, on lâche au milieu de leur bande de vieux chevaux plus commodes et tranquilles. Tous ensemble on les pousse dans une vaste grange. On s’approche de l’animal effarouché ; on essaie de lui passer au cou un nœud coulant. Il se défend, recule contre le mur où il s’écorche. A force de patience, on en vient à bout. On l’attache, pour l’emmener, au cul d’une charrette. Deux mois plus tard, le poulain sauvage est devenu un bon cheval de trait.
Avant la fin de cet apologue, Mme Élise éclata de rire ; les deux jeunes filles et Jérôme l’imitèrent plus discrètement. Les deux mains allongées sur les bras de son fauteuil, la tête appuyée au dossier, comme en rêvant, avec son air d’archimandrite oriental, le Père continua :
— Pourquoi suis-je entré au séminaire ? En apparence, je n’avais rien de ce qu’il faut. Une secrète impulsion m’y entraînait. J’ai résisté tant que j’ai pu. Dieu a été le plus fort. Au début, je rongeai mon frein si amèrement qu’à peine la porte fermée sur mon dos, j’eus envie de sauter le mur, sans regarder derrière moi. La retraite, les premiers cours, la soutane, la perspective de ressembler à tel ou tel qui la portait, bien d’autres points me rebutèrent. Je souffris en silence ; je ne voulais pas communiquer à d’autres ma nausée. Mon Directeur était un homme compassé, rigide ; il eût achevé mon découragement, si je m’étais ouvert à lui. Je me consolais (ô honte !) avec ma pipe ; ce dont le Supérieur averti me blâma comme d’une grave incartade. Je restai quand même, pour ne pas me dédire, plutôt que de reparaître devant mon père (il avait contrarié de toutes ses forces ma vocation) et d’être acculé à cet aveu : « Vous n’aviez pas tort. »
Quelque chose de plus profond me retenait. Un jour, Dubourdieu, cet ami qui rêvait d’être bénédictin (mais sa mère, veuve, avait besoin de lui, et il ne l’a jamais quittée), Dubourdieu m’apporta au parloir un livre qui l’avait bouleversé, les Visions et instructions d’Angèle de Foligno. Je l’ouvris ; ce fut un trait de foudre dans la sécheresse où je végétais. J’entrevis brusquement l’Amour divin ; il me transverbéra. Les dégoûts, le quant à soi, la solitude du cœur, le brisement de la volonté, est-ce que cela comptait ? Du coup, je me précipitai dans toutes les rigueurs ; on dut modérer mon zèle. Je passai même pour singulier ; et je l’étais. Ai-je cessé de l’être ?
Mme Élise coupa encore d’un léger rire cet aveu. Jérôme paraissait préoccupé, presque ennuyé. Les confidences imprévues de l’oncle dérangeaient son illusion amoureuse. Plus vaguement il l’écouta poursuivre :