— Je fis pénitence de mes fragilités, des grandes et des petites ; et, dans une intention naïve, cherchant quelle volupté illicite je pourrais à jamais sacrifier, je brisai ma bonne pipe, non sans l’avoir fumée une dernière fois… Peu à peu, je m’intéressai aux études ; je me fis des amitiés dans mon sévère milieu. Bref, au bout de l’année, le poulain sauvage était à peu près soumis.
— Ce qui ne vous a pas empêché, remarqua Mme Élise, de partir ensuite pour les missions, afin, disiez-vous à votre frère, d’échapper aux disciplines du diocèse, au moule…
— Taisez-vous, femme terrible. J’étais prédestiné à baptiser des Chinois, voilà le motif. Privilège que j’ai durement payé, et je le paie encore. Si c’était à recommencer, je me ferais missionnaire… en France. Je frémis de penser au paganisme de nos campagnes, à la déchéance des masses, et de ne plus rien pouvoir, sinon prier. Le chanoine Lordereau me contait, l’autre jour, cette petite aventure qui lui arriva, en l’an de grâce 1900, aux environs d’Auxerre. Il traversait, le soir d’un beau jour d’été, un hameau perdu. Les gens étaient assis devant leurs maisons, quelques enfants jouaient dans la rue. A l’aspect d’une soutane, il y eut une soudaine panique, comme en face d’un jeteur de sorts. Les gens couraient à leur porte, en touchaient la serrure ou les gonds et rentraient, en se bousculant, dans leur logis. Plus personne ; le prêtre pouvait croire que la peste passait avec lui. Seule une vieille intrépide resta dehors, et, toute souriante, osa l’interroger :
— N’êtes-vous point Monsieur Pénard ?
Or, il sut que l’abbé Pénard était venu dans ce hameau, dix-huit ans auparavant. Depuis dix-huit ans, dans ce coin d’ancienne France, pas un baptême, pas un mariage béni, pas un mourant réconcilié. Aujourd’hui, le hameau lui-même est mort. Les vieux sont en terre, les jeunes sont partis. Des toits ruinés, le vent, la pluie, les araignées restent les seuls maîtres. Tels seront, avant un demi-siècle, des milliers de villages. Plus de prêtres ; donc, plus de famille, plus d’enfants, la mort partout.
— C’est affreux, conclut Jérôme qui se leva pour interrompre le sinistre prophète. Mais, si l’on veut des prêtres, il faut d’abord des enfants…
Le Père fut tenté de lui répondre avec bonhomie :
— Alors, marie-toi bien vite et prépare-nous des prêtres.
Une soudaine violence l’emporta ; il se redressa, fronçant les sourcils, et son regard fulgurant parut s’enfoncer au loin, dans un avenir de ténèbres :
— Si l’on attend les prêtres qui ne sont pas encore au monde, dit-il d’un ton obscurément ironique, ce sera trop tard.