Jérôme, sans répliquer, se dirigea vers le vestibule. La conversation, derrière lui, était tombée. Le Père faisait peser sur tous comme l’attente d’un perpétuel orage grondant sur l’horizon.
Mais la voix limpide d’Antoinette rompit le silence oppressé :
— Ce matin, j’ai reçu, informait-elle Mme Élise, une lettre de la vieille Hortense, la gardienne de notre logis. « Elle se languit de nous espérer. » Il faudra bien, chère Madame, que nous songions, au départ…
Impétueuse, Mme Élise coupa court à ce préambule :
— Je vous défends, Toinon, d’y songer. Vous quitterez Garches, après les examens de Jérôme, en même temps que nous.
Elle mit dans sa décision tant de grâce affectueuse qu’Agnès et Antoinette lui sautèrent au cou, l’étreignirent filialement.
Du grand salon, Jérôme, caché par le store d’une fenêtre, observait Agnès, tandis que sa sœur prononçait le mot : départ. Un rapide battement de cils, une moue contrariée marquèrent son appréhension. Mais la réponse de Mme Élise la saisit d’un tel transport qu’elle ne chercha point à le voiler.
Donc, elle était heureuse ; et pourquoi, si elle n’avait pas aimé ? Une certitude ineffable, suave et poignante, emplit Jérôme jusqu’aux moelles. Il contempla celle qu’il avait élue ; assuré de son cœur, pour la première fois il osa penser : « Son âme et son corps, tout ce qui est, en elle, beau et désirable, tout peut être à moi. Elle sera mienne, comme je serai sien. » Une phrase à dire, et son bonheur se décidait ! Dans un moment, quand sa mère rentrerait, il lui ferait confidence de son inclination ; sans nul doute elle l’approuverait.
Il ressortit au milieu du vestibule. Une tenture à larges plis en assombrissait le fond. Brusquement, il crut voir quelqu’un traverser, une forme confuse qui, de biais, ressemblait à Montcalm, massif et grave, la tête penchée sous son casque, tel qu’au dernier soir, où ils marchaient, l’un devant l’autre, le long du boyau fangeux.
Le fantôme s’effaça, se fondit dans les plis de la tenture. Jérôme frissonna, puis haussa les épaules : Hallucination ! De quel droit les morts viendraient-ils inquiéter les vivants ?