Néanmoins, au lieu d’entretenir sa mère, il s’en alla, prenant comme prétexte un rendez-vous à Paris avec des camarades ; jusqu’au soir, il s’étourdit d’une gaîté vaine. Mais il ne put oublier l’apparition.
VI
Vendéen, Jérôme avait été nourri, aux veillées, d’histoires de chèvres fantastiques, de sorciers changés en chats ou en loups-garous ; il avait cru aux revenants. Il avait éprouvé l’angoisse et l’attrait de frôler le monde des Esprits. Une certaine nuit de Noël, il accompagnait dans les bois le garde du domaine ; la lune était haute ; les bouleaux craquaient sous le gel ; au centre d’une clairière une nappe de givre couvrait des touffes serrées d’ajoncs ; là, il avait vu, autour d’une longue table, des hommes blancs assis.
Mais, le fantôme de Montcalm, il ne voulait pas y croire. Il essayait une explication : au moment où la présence d’Agnès visait à l’absorber tout entier, l’image du mort, chassée des profondeurs de son être, s’était animée en une silhouette fictive, dans la pénombre du vestibule. Seulement il comprenait bien qu’il se payait de mots, qu’un mystère ne peut s’élucider par un autre mystère. Illusoire ou non, la vision signifiait la persistance intime du duel qui l’avait déjà déchiré : la promesse donnée à Montcalm l’emporterait-elle sur l’amour qui la niait ? Avant peu il prendrait parti. Il l’eût fait aussitôt, et contre Montcalm, si Montcalm n’avait semblé intervenir. Il resta en suspens, jusqu’à ce que son trouble fût apaisé. Mais, toutes les fois qu’il traversait le vestibule, la forme de l’homme en marche hantait son souvenir, plus flottante et disparue avant d’atteindre les plis sombres de la tenture. C’était assez pour figer sur ses lèvres les paroles qui auraient asservi sa destinée.
Cependant ses cours avaient repris ; le travail, le flot des impressions quotidiennes, et surtout le contact enivrant d’Agnès dissipèrent l’hallucination.
Comment n’eût-il pas écouté l’appel de la joie ? D’Agnès à lui, chaque jour, il découvrait des consonances nouvelles. Il faisait le tour de ses perfections ; de peur d’en être idolâtre, il y ajoutait les nuances de quelques légers défauts. Son nonchaloir même devenait un charme, le charme d’une vie latente qu’elle ne livrait qu’à demi. Sa pensée, pour arriver jusqu’à l’air où elle vibrait, paraissait franchir des limbes incertains.
« Je ne puis jamais exprimer ce que je sens ; et à quoi bon ? Qui me comprendrait ? »
Il lui parlait d’elle-même ; il excusait ses mollesses de rêverie, son goût un peu maladif du crépuscule, de l’automne, « des choses qui finissent et qu’on laisse doucement mourir. »
Cette révélation d’un cœur féminin le ravissait ; il aurait voulu y répondre en ouvrant tout à fait le sien. S’il la quittait, il croyait n’avoir rien su lui dire. Mais, toujours, un je ne sais quoi l’arrêtait devant les confidences décisives.
Au reste, avaient-ils besoin de parler ? « L’amour dit peu de chose », observe un grand mystique[2]. La contempler lui suffisait. Elle avait entrepris, pour l’offrir à Mme Élise, de broder un napperon. Quand elle se penchait sur son ouvrage, il n’apercevait plus que son front resserré sous ses bandeaux, avec une petite veine bleuâtre au milieu, les deux creux d’ombre au-dessous des sourcils, la ligne mince et nacrée du nez, les fronçures menues des lèvres, et les doigts en mouvement qui tiraient ou poussaient l’aiguille brillante. Elle s’appliquait. Elle prenait alors, sans la chercher, une pose de graveleuse victime ; Antoinette prétendait reconnaître en elle « la fille de Jephté ». Puis, tout d’un coup, elle redressait la tête ; si elle souriait, il eût volontiers songé comme Dante en face de Béatrice : « Son visage, quand elle sourit, ne se peut définir ni fixer dans la mémoire. » Et la tendresse voilée de son regard l’ensorcelait.