[2] Saint Paul et la Croix.
Un fichu de soie noire, négligemment jeté autour de son cou, relevait la finesse diaphane de sa peau. Quelquefois Jérôme s’oubliait à rêver sur ces blancheurs entrevues. L’appétit d’un baiser ne l’agitait pas encore. Toucher la main d’Agnès, en la revoyant, en se séparant d’elle, cette volupté discrète comblait ses désirs.
Guérie de son entorse, elle s’était réinstallée dans sa chambre. Celle de Jérôme se trouvait juste au-dessous. Malgré l’épaisseur du tapis il l’entendait circuler, ouvrir son armoire, s’approcher de la fenêtre. Il communiquait avec sa solitude. La nuit, dans le silence attentif, il croyait, par instants, percevoir sa respiration.
En elle il aimait tout avec une ferveur éblouie. L’aurore lui semblait plus vermeille ; les vibrations des cloches s’épandaient plus célestes. Les arbres l’accueillaient d’un air fraternel. Les œillets du jardin avaient changé d’odeur. Il trouvait Antoinette plus adorable, parce qu’elle était la sœur d’Agnès. Il embrassait plus amicalement sa mère. Il priait mieux. L’attente prestigieuse colorait même la préparation de l’aride examen.
Chaque soir, il se disait : « A mon réveil, elle sera là. Demain, si je veux, elle voudra. » Malgré tout, il ne se pressait pas de risquer les trois mots fatidiques. D’autre part, elle se délectait si doucement d’être aimée qu’elle ne brusquait point la conclusion. Elle demeurait inquiète de pénétrer pourquoi il avait eu peur de lui-même. Mais, lorsqu’elle rôdait autour de ce point obscur, il prenait une mine grave ; elle sentait qu’en insistant elle l’eût froissé.
Ce fut Mme Élise qui décida un premier éclaircissement. Sur les dispositions d’Agnès elle n’avait plus d’incertitude. Celles de Jérôme restaient moins nettes. Elle le surprenait, vis-à-vis d’Agnès, perdu d’extase ; bien des signes le dénonçaient amoureux. Il parlait néanmoins de la jeune fille sur un ton désinvolte, comme d’une amie de passage. Pourquoi cette affectation ?
Vers la fin d’une journée chaude, au milieu de mai, elle rentrait de Paris ; Jérôme, à son insu, avait voyagé dans le même train ; ils remontèrent ensemble ; sur la route où ils cheminaient seuls, elle lui dit de la façon la plus simple :
— Agnès est très gentille. C’est dommage qu’on en ait fait une princesse lointaine. Antoinette la dispense de tout effort. Elle ne sait rien du ménage ; elle ne saurait pas commander. Si Antoinette disparaissait, elle serait en ce monde comme une naufragée sur une barque sans gouvernail et sans rames.
Elle se marierait, protesta Jérôme, visiblement contrarié. Son mari la formerait ; elle est assez fine…
— Quel mari ? En serait-il capable ? A qui penses-tu pour elle ?