— Vous vous méconnaissez, mon cher ami. Il faut vous dire avec Louis de Gonzague : Ad majora natus sum, je dois, viser plus haut. Rappelez-vous au moins cette maxime que vous inculqua votre mère — et, vous me l’avez dit, — elle vous fut secourable en plus d’une occasion : « Mon enfant, estime-toi beaucoup, pour ne rien faire d’indigne de toi. » La vérité simple, c’est qu’une illusion amoureuse vous tient, et, pour ne pas vous en déprendre, vous cherchez les plus vaines excuses, vous n’hésitez pas à vous vilipender.
En même temps qu’il dardait cette parole, les yeux de Dom Estienne enfonçaient jusqu’aux moelles de Jérôme leur fulguration ; vaincu par l’évidence, le jeune homme baissa les siens :
— Vous touchez ma plaie, confessa-t-il, mais vous ne la guérirez pas. Est-ce mon seul cœur qu’il me serait trop affreux de briser ? Agnès m’aime ; je sens son chagrin, à la minute où elle saurait : Jérôme sera prêtre. Et ma mère ! Je suis, en ce monde, son espérance unique. La maîtresse-poutre de la maison, c’est moi. Si j’abandonne mes terres, mon patrimoine, l’œuvre de plusieurs générations s’effondre ; j’éteins une race dont le sang fut brave…
— Dites que vous la couronnerez. Toute race, une fois ou l’autre, finira. Il est beau que le dernier du nom soit un prêtre. La fécondité d’une famille, ce n’est rien auprès de ce qu’engendre un saint. Le prêtre seul est vraiment un père ; si vous étiez mon fils selon la chair, je ne vous aurais jamais aimé comme je vous aime, mon pauvre enfant. Et serait-ce la peine de s’offrir à Dieu, si l’on ne croyait renoncer, pour le servir, à des choses d’un grand prix ? La France vous a demandé votre sang ; vous ne l’avez pas marchandé ; votre mère ne vous a point supplié : Reste. Elle vous a dit : Pars. Le Christ exige beaucoup moins ; serez-vous avare avec Lui ? La main d’un avare ressemble à la main de bronze d’un heurtoir ; celle-ci retombe sur la porte sans lâcher ce qu’elle tient. Jésus, certes, ne fut pas avare avec vous ; est-ce qu’il a compté les coups de la flagellation ? Est-ce qu’il a eu peur de faire souffrir sa Mère, quand votre salut était en jeu ? Regardez-le, ayez une goutte de compassion pour les gouttes de sang innombrables.
Jérôme n’eut pas besoin de considérer la Face auguste que voilaient des larmes sanglantes. Il courba la tête ; l’accent du prêtre rompait au fond de sa poitrine les sources d’une pitié libératrice ; il s’abîma dans un long sanglot :
— Mon Père, dit-il en se relevant, votre voix est la voix de Dieu. Après vous avoir entendu, il m’est impossible d’être heureux d’un bonheur simplement humain. Mais je veux réfléchir encore et m’éprouver ; je suis loin d’être soumis.
Dom Estienne le comprenait trop, que Jérôme en était loin ! Il redoutait pour lui le contact persistant d’Agnès, un cataclysme d’impulsions qui emporterait les digues héroïques. Il désirait qu’un voyage immédiat mît entre son amour et sa fragilité une distance apaisante. Jérôme lui remontra l’impossibilité de ce départ, à la veille d’un examen. Il devait auparavant s’ouvrir à sa mère ; et rien ne lui coûtait davantage ; elle serait frappée d’une commotion cruelle.
— Voulez-vous, proposa Dom Estienne, que je l’y prépare ? Si elle venait me voir cet après-midi ou demain…
— Non, répliqua Jérôme, je lui parlerai, moi-même, le premier. Priez pour que j’aie ce courage. Une fois prononcés les mots nécessaires, je resterai très malheureux ; je ne me démentirai plus ; du moins, je tâcherai.
Dom Estienne l’étreignit en silence, comme Montcalm et Jérôme s’étaient étreints, le soir où ils échangèrent les suprêmes paroles.