Loyalement, Jérôme dénombra les concordances mystérieuses où se pouvait discerner le prolongement du premier appel, de celui qu’avait énoncé Montcalm.

— Etes-vous, mon Père, continua-t-il, bien certain que nous ne sommes pas, l’un et l’autre, hantés par le commandement du mort ? Son mot : « Prends ma place » s’est incorporé à notre mémoire ; il a pénétré au fond de moi-même et de vous, comme une persuasion invincible. Est-ce que cela prouve une vocation ? Auparavant, je n’avais guère l’idée du sacerdoce. Enfant, oui, j’aimais à jouer au prêtre ; j’admirais les prêtres et encore plus les évêques. J’aurais voulu tenir une crosse et donner ma bénédiction. A quinze ans, c’était fini : la chasse, mes chiens, un cheval, les courses dans nos guérets jusqu’à la mer, je n’avais pas besoin d’autre chose pour être heureux. A présent, j’ai l’âge d’aimer, j’aime, je veux m’établir honnêtement, faire souche de bons chrétiens. Dieu ne m’en demande pas davantage, pas plus qu’à mes père et mère et à tous les aïeux, sans qui je ne serais pas aujourd’hui devant vous…

Le moine posa sur l’épaule de Jérôme l’index, noirci d’encre, de sa main droite, et l’arrêtant :

— Voilà, mon fils, où la chair vous abuse. Laissons à l’arrière-plan Montcalm, bien que son vœu, pour une âme généreuse comme la vôtre, ait pris la force d’une indication. En somme, il a voué son sang au salut d’une France qu’il voulait régénérée. Vous avez reçu de sa main le dépôt d’un devoir sublime. Il vous est licite de récuser le fardeau. Mais, si Montcalm ne vous avait point averti d’une prédestination, dites-vous qu’elle vous eût été révélée d’ailleurs. Il faut des prêtres ; vous le savez comme moi, et d’excellents prêtres…

— Pardonnez-moi, mon Père, de vous interrompre, protesta Jérôme qui releva la tête et, les yeux dans les yeux, affronta son confesseur. C’est justement là une de mes grandes raisons pour ne pas entrer dans les Ordres. Je me sens incapable de faire un bon prêtre.

— Incapable ? Quel sophisme !

— Accablez, tant que vous voudrez, ma mollesse ou mon idolâtrie charnelle. Si Agnès ne s’était pas offerte à mon désir, il se fût jeté sur une autre proie. J’ai besoin de me fondre en une créature que j’aime, dont je fasse mon tout, pour qui je sois un tout. Je voudrais avoir plus d’un cœur et des sens jamais assouvis. Je veux rester libre, entier dans mes énergies.

Dom Estienne, en face de cette explosion lyrique, se permit un sourire indulgent ; moins puissante eût été une remontrance :

— Ne divaguons point, Jérôme. Je fus comme vous, plus que vous peut-être, et plus tôt, vers dix-huit ans. J’entrai quand même au cloître ; j’eus à me vaincre ; j’ai souffert ; la paix est revenue ; et maintenant, près de la fin, ce que j’ai sacrifié me paraît si peu de chose, juste de quoi rendre méritoire mon renoncement ! Vous prenez pour une fatalité l’illusion d’un sang juvénile. Votre corps, que diable ! Ce n’est pas tout vous-même. Lorsque vous étiez au front, vous m’écriviez, je m’en souviens : « Je dis à ma pauvre carcasse, comme Turenne : Tu trembles ! Si tu savais où je te mène, tu tremblerais bien davantage. » Vous avez tenu contre la peur, contre le sommeil, contre la faim, contre le froid, contre les poux, contre une blessure qui vous brûlait. Et vous venez maintenant me raconter : La fantaisie de mon désir est plus forte que moi ! Est-ce la peine d’avoir été un héros ? Vous ne seriez pas un bon prêtre ! Qu’en savez-vous ? Je suis meilleur juge que vous de vos aptitudes. Vous êtes un imaginatif, un démesuré, un violent, c’est entendu. Mais je trouve en vous ce don rare et divin, l’amour. De qui vous vient-il, sinon de Dieu ? Il doit retourner à Lui. La passion d’une femme — qui s’aime avant de vous aimer — vous donnera-t-elle l’ombre de ce que Dieu donne à son prêtre dans le Sacrement de l’autel ? Ah ! maîtrisez vos sens, mettez de l’ordre dans vos élans, et vous deviendrez un homme, je vous en réponds. Vous êtes du bois dont on fait les Saints…

— Hélas ! mon Père, opposa Jérôme, intimement ébranlé, on n’est pas un saint malgré soi. Je me vois au-dessous de tout, et je n’éprouve aucune envie de changer.