Le front du Bénédictin se plissa d’une surprise nettement pénible.

— Ce soir ? Alors, ce n’est pas fait ? Votre mère consent ?

— Elle consentira. Elle-même a préparé ce mariage ; elle a mis sur mon chemin celle que j’ai choisie.

Et Jérôme parla fébrilement d’Agnès, des multiples nuances qui lui avaient dévoilé chez elle une ardeur d’amitié naissante. Il ne sous-entendit ni l’aventure dans les bois, ni les objections de Mme Élise, ni son transport fou de l’autre nuit. Dom Estienne l’écoutait, grave, tenant son menton entre son pouce et l’index qu’il allongeait contre sa joue ; et Jérôme tardait à toucher le point douloureux du débat. Sous le tranchant du regard qui le scrutait, il se voyait, d’avance, jugé, sinon vaincu. Le moine, avec une douceur péremptoire, l’interrompit :

— Mon cher enfant, je ne connais pas cette jeune fille, j’ignore si votre choix fut raisonnable. Mais voulez-vous que nous priions ensemble ? Mettez-vous à genoux ; cœur à cœur, nous examinerons si le mariage est votre voie ou bien si Dieu vous veut tout entier.

Jérôme avait souvent pratiqué, chez Dom Estienne, l’agenouilloir en bois appuyé au mur blanc, sous une image de la Sainte Face. Il avait, plus d’une fois, senti la solennité du mouvement par où un homme se ploie aux pieds du Juge infaillible, vis-à-vis d’un autre homme qui tient la place du Très-Haut. Jamais cette comparution ne l’avait saisi comme en cet instant où le tout de sa vie allait en dépendre ; une terreur mystique passa dans ses veines.

— Mon Dieu ! soupira-t-il, éclairez-moi !

Dom Estienne, à genoux aussi, restait incliné contre sa table de travail, la tête entre ses mains. Son immobilité, le silence de sa prière fascina Jérôme, puis soudain l’irrita. Ce moine était si loin de lui, même en priant pour lui ! Il se disposait à faire échec aux conseils prévus ; il assemblait des motifs de résistance, quand Dom Estienne, sans bruit, dans ses pantoufles, vint s’asseoir à sa droite, et, en le bénissant, lui imposa sa lourde main.

Le prêtre laissa son pénitent réciter la moitié du Confiteor. Mais, sans attendre la litanie de ses fautes coutumières, il éleva la voix, reprit le ton d’un entretien qui n’avait rien d’un sermon :

— Mon ami, j’ai, tous les jours, et bien des fois, ces derniers temps, songé à vous. J’ai interrogé Notre-Seigneur au Memento de ma messe : « Qu’allez-vous faire de cet enfant ? » Je n’ai obtenu qu’une seule réponse : « Il sera mien. » Je puis me faire illusion : A vous, plus qu’à moi, Dieu, je le suppose, signifie sa volonté. Mais votre cœur veut-il comprendre ? Ce projet de mariage n’est-il pas un obstacle et une simple tentation ?